La taxe taouin

Tout le monde a bien compris que la contribution « significative » imposée aux non-vaccinés ne compensera aucunement le tort que leur irresponsabilité cause au réseau de la santé et à l’ensemble de la société.

De toute façon, ce tort est incalculable. Le collègue Francis Vailles, de La Presse, a établi que les non-vaccinés coûtaient un million par jour en soins de santé, mais comment estimer le préjudice causé à celui qui ne recevra pas les soins que son état requiert parce qu’il a fallu accorder la priorité à un « taouin » non vacciné qui a contracté la COVID-19 ?

Le premier ministre Legault se devait d’apaiser la colère de tous ceux qui n’en peuvent plus de voir que l’obstination d’une petite minorité rende inutiles les sacrifices qu’eux-mêmes s’imposent. La tolérer plus longtemps se retournerait contre lui.

Remarquez, l’idée qu’on soit autorisé à mettre la santé des autres à risque simplement en payant une « contribution » est à peine moins choquante que de pouvoir le faire en toute impunité.

Sans surprise, Québec solidaire a dénoncé une mesure « radicale », qui frappera durement les non-vaccinés les plus vulnérables. Encore faudrait-il qu’ils remplissent déjà une déclaration de revenus ou qu’ils aient un domicile fixe.

Il est vrai qu’un taux unique favoriserait les taouins aisés par rapport à ceux qui le sont moins. Une modulation en fonction du revenu serait certainement plus équitable, mais il serait probablement plus dissuasif d’interdire aux non-vaccinés l’accès à tous les biens et services qui ne sont pas essentiels.

  

On observait déjà une hausse des demandes d’une première dose avant que M. Legault n’annonce son intention d’imposer une pénalité financière. Cette menace en convaincra sans doute d’autres, mais il restera toujours un noyau dur d’irréductibles que rien ne pourra ramener à la raison.

Cela importe d’ailleurs assez peu. L’essentiel est de maintenir un niveau général d’adhésion aux mesures sanitaires suffisant pour éviter le pire en attendant le reflux de la vague. Sévir contre les non-vaccinés devient une condition de cette adhésion.

Selon l’édition du 10 janvier du « tracker » nord-américain de Léger, les Québécois sont plus favorables qu’ailleurs au Canada à l’imposition du passeport vaccinal, que ce soit dans les centres commerciaux et les magasins de détail (72 %), les magasins d’alcool ou de cannabis gérés par l’État (73 %) ou encore les transports en commun (65 %).

C’est également au Québec — et dans les provinces de l’Atlantique — que la population est la plus satisfaite des mesures sanitaires mises en place par les divers ordres de gouvernement, que ce soit à l’échelle fédérale (63 %) ou à l’échelle provinciale (65 %).

Un niveau aussi élevé est remarquable après presque deux ans de pandémie et de messages contradictoires, mais la tendance est de toute évidence à la baisse, et cela risque de s’accélérer si on tolère qu’une petite minorité sabote l’effort collectif. On pourrait dire que l’imposition d’une contribution aux non-vaccinés répond aussi bien à un impératif sanitaire qu’à l’intérêt électoral de la CAQ.

  

Ce n’est pas encore chose faite. Pour le moment, il s’agit simplement d’une intention dont les détails, qui sont la cachette préférée du diable, demeurent inconnus, et le gouvernement Legault nous a habitués à des reculs spectaculaires.

Avec la majorité dont il dispose, il n’aura aucune difficulté à faire approuver la nouvelle taxe par l’Assemblée nationale, mais elle sera contestée à coup sûr devant les tribunaux. Déjà, le professeur Louis-Philippe Lampron, de l’Université Laval, y voit une atteinte « grave » aux droits fondamentaux.

Égal à lui-même, Justin Trudeau a évité de se mouiller, mais les grands médias anglophones ont déjà commencé à faire le procès d’une mesure « punitive » et « discriminatoire » comme le Québec en a l’habitude à leurs yeux.

Les cris d’orfraie en provenance du Canada anglais ne risquent pas d’impressionner beaucoup M. Legault. Au contraire, tout ce qui semble remettre en question la légitimité des choix que fait le Québec vient renforcer les positions autonomistes de la CAQ.

Les partis d’opposition devraient y penser à deux fois avant de monter aux barricades. Une grande majorité d’électeurs vont sans doute être d’avis que taxer les non-vaccinés est une excellente idée. Selon le nouveau porte-parole du PLQ en matière de santé, Monsef Derraji, le gouvernement devrait plutôt ordonner la vaccination obligatoire. Bonne chance !

Qu’on le veuille ou non, à moins de neuf mois de la prochaine élection, la « taxe taouin » deviendra inévitablement un enjeu. Avant de l’annoncer, M. Legault y a sûrement pensé.

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