Houellebecq, oracle fatigué

À force de considérer Michel Houellebecq comme le baromètre plus ou moins outrancier de la société française à notre époque et dans un avenir rapproché, ses romans sont attendus comme le Messie. D’autant plus qu’une mise en marché d’une redoutable efficacité précède chaque pondaison. La sortie de son roman d’anticipation Soumission, en 2015, sur une France devenue terre musulmane, n’avait-elle pas coïncidé avec l’attentat islamiste dans les locaux de Charlie Hebdo ? Oracle, Houellebecq ? Pas toujours, mais agitateur de haut vol et analyste capable de fulgurances autant que de provocations à l’emporte-pièce.

Anéantir, le huitième roman du « goncourisé » pour La carte et le territoire, a atterri dans les librairies québécoises. Cette brique inégale de 735 pages, qui ne trouve sa vitesse de croisière qu’à la 150e, vole-t-elle vers le succès chez nous ? Moins qu’en France, en tout cas. Son action, ancrée en 2027, passe par ailleurs sous silence la pandémie comme vecteur de bouleversements sociaux. Ainsi, dans cette fiction, l’auteur s’est offert une clé de moins pour saisir le monde de demain, tout en plaçant les enjeux médicaux au centre de sa satire mélancolique.

Le polémiste a les dents moins longues qu’hier. Est-ce un mal ? Il peut être si odieux. On le découvre soudain plus humain, sans le voir remiser ses ambitions pour autant. Sa boule de cristal lui montre, par le truchement de son alter ego, une France (et l’Occident, par extension) blessée, en mal de baumes. Comment le contredire là-dessus ?

Sans doute se conçoit-il lui-même comme un Balzac contemporain. Il cite beaucoup son illustre prédécesseur dans ce roman. Sur les traces de l’auteur de La comédie humaine, qui avait ausculté sa société entre Paris et la province de 1829 à 1850, Houellebecq brandit son sismographe dans le même Hexagone, mais au XXIe siècle : presque deux cents ans plus tard. Illusions perdues, de Balzac, était d’un cynisme que le romancier contemporain peine à battre dans l’ensemble de son œuvre, pourtant sulfureuse. L’humour noir relie ces écrivains par-delà leurs bulles temporelles et leurs styles respectifs. La filiation est réelle. Avec les habits du géant Balzac bien grands à endosser, on sent en filigrane le projet de Houellebecq de marcher sur ses pas. Déjà méritoire, cette ambition d’ausculter son temps, quitte à s’enfarger ici et là dans ses lacets. À travers la mixture de genres d’Anéantir — polar, chronique sociale et familiale, comédie grinçante —, Houellebecq noue plusieurs intrigues. Laissant en plan le segment du suspense politique, mais pourquoi ? Son sempiternel malaise existentiel se nourrit ici d’épreuves de santé subies par le personnage principal de fonctionnaire désabusé comme par ses proches. Renvoyant dos à dos les intégristes de toutes obédiences, la médiocrité ambiante, la bienveillance des soignants et une femme qu’il réapprend à aimer, l’écrivain tâtonne.

Anéantir épouse la quête de transcendance d’un héros désolé de ne croire en aucun dieu quand les choses tournent au vinaigre. Voici un Houellebecq plus doux que d’habitude, moins accrocheur, moins sarcastique, mais toujours persuadé que le monde court à sa perte. Il distille sa nostalgie, frappe sur la classe politique, les institutions de tous poils et les médias, mais avec un gant de velours. Sa misogynie et sa xénophobie perdent en virulence. On nous l’a changé.

Ce roman crépusculaire, où la maladie et la mort mènent le bal, où des menaces de destruction massive naissent sur la Toile avant de frapper, aspire à la tendresse et aux réconciliations. Ses meilleurs passages sont les plus amoureux. Surnagent les gestes de douceur qui, à défaut d’empêcher le désastre, rendent la vie supportable. Apaisé, Houellebecq ? En tout cas dépouillé de son épée et de son armure, jetées à ses pieds en se dévêtant. La maturité lui est entrée dans le corps avec la mort qui rôde autour de lui. Son mépris s’est émoussé. Sans doute a-t-il surtout appris à se supporter lui-même. Le diable devenu vieux se fait moine (ou ermite, c’est selon), disent les proverbes.

L’écrivain hume l’air du temps en s’agrippant moins solidement à la bouée d’un monde ancien à préserver coûte que coûte. On partage certaines de ses réflexions en décrochant ailleurs. Ce roman boiteux devient quand même son plus solaire. Comme si Houellebecq voyait que toutes les polarisations d’aujourd’hui, ivres d’excès, allaient frapper bientôt un mur. On ne parle plus de l’extension du domaine de la lutte, mais de celle de la bonté, seule capable d’assister les humains dans Anéantir. Balzac arrivait aux mêmes conclusions en des temps plus religieux. La France n’a pas changé complètement en deux siècles, mais sa monture s’emballe et ses repères s’effritent, comme ailleurs. Pas étonnant que son fameux oracle soit aussi fatigué.

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