Échapper le ballon

L’automne dernier, Christian Dubé avait assuré que la prochaine élection ne faisait pas partie de ses préoccupations. Il faut certainement se réjouir que le ministre de la Santé soit à l’abri d’aussi basses considérations, mais il faudrait être naïf pour s’imaginer que personne au gouvernement n’y travaille à temps plein.

Dans à peine huit mois, le Québec sera en pleine campagne électorale. Cette perspective teintera inévitablement toutes les décisions qui seront prises entre-temps, y compris la gestion de la pandémie, plus précisément la gestion de la réaction à la pandémie.

Compte tenu des résultats très ordinaires obtenus dans la lutte contre le virus depuis bientôt deux ans, il est remarquable, pour ne pas dire renversant, que le gouvernement Legault ait réussi à conserver un niveau de popularité aussi élevé.

Depuis l’arrivée du variant Omicron, la performance du Québec est encore une fois très inférieure à celle de l’Ontario, sans que personne arrive à l’expliquer de façon satisfaisante. Alors que la province voisine compte 6 millions d’habitants de plus et n’impose pas de couvre-feu, le nombre d’hospitalisations dues à la COVID-19 y est pratiquement le même.

Après un passage difficile au printemps 2021, quand le Parti conservateur avait été devancé par les libéraux en Ontario, où la prochaine élection est prévue en juin, le gouvernement de Doug Ford a retrouvé la faveur des électeurs, et son parti menait par 10 points en décembre. Une avance relativement confortable, mais sans commune mesure avec celle de 26 points dont le dernier sondage Léger créditait la CAQ.

Cette différence s’explique peut-être par la remarquable aptitude du gouvernement Legault à rejeter la faute sur les autres, que ce soit Ottawa, les syndicats ou l’ancien gouvernement, qu’on tiendra sans doute responsable d’une éventuelle implosion du réseau de la santé.

  

La hantise des stratèges d’un gouvernement qui semble se diriger vers une réélection assurée est de le voir laisser échapper le ballon au moment où il approche de la ligne des buts, comme cela est arrivé dans le passé.

Il est clair que la dernière vague a un effet démoralisant, qui ne peut que générer un mécontentement d’autant plus difficile à contrer que la frustration tend à devenir un état permanent. Elle va nécessairement chercher un exutoire.

Pour l’heure, les non-vaccinés, dont l’irresponsabilité n’est pas sanctionnée, semblent appelés à jouer ce rôle. Il n’y aura pas de parti des non-vaccinés sur le bulletin de vote en octobre prochain, mais on peut vouloir punir celui qu’on ne juge pas suffisamment sévère envers eux.

Le premier ministre Legault a loué sur tous les tons le courage, la discipline, la solidarité des Québécois, mais plusieurs commencent à penser qu’ils sont plutôt les dindons de la farce.

En France, le président Macron fait manifestement le pari qu’« emmerder » les non-vaccinés sera rentable pour lui à l’élection d’avril prochain. Sans nécessairement le dire aussi crûment, M. Legault devrait peut-être s’en inspirer. On ne peut pas dire que recevoir leur cannabis par la poste et se faire livrer leur vin soit un bien grand prix à payer pour le risque qu’ils font courir à l’ensemble de la collectivité.

  

Sans surprise, les partis d’opposition réclament que l’Assemblée nationale soit convoquée sans attendre la date de reprise prévue, le 1er février. Il est toujours préférable de battre le fer pendant qu’il est chaud. Les dernières semaines leur ont apporté de nouvelles munitions, et la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, qui comparaîtra vendredi devant la coroner Géhane Kamel, leur en fournira d’autres.

Bien entendu, leur demande restera lettre morte, mais le gouvernement ne perd rien pour attendre.

Il a déjà perdu le contrôle au printemps 2020, quand le virus a envahi les CHSLD, mais un effondrement de l’ensemble du réseau de la santé pourrait avoir des conséquences encore plus dramatiques. Face à une telle catastrophe, blâmer Gaétan Barrette ne suffirait pas à apaiser la colère.

Même si le pire est évité, les prochains mois vont s’écouler dans un climat de morosité peu propice à une élection. On ne pourra pas accuser le premier ministre Legault de l’avoir précipitée par calcul, comme on l’a reproché à Justin Trudeau, mais il est difficile d’intéresser la population à des projets d’avenir quand elle a plutôt l’impression de toujours retourner à la case départ.

Soit, aucune solution de rechange au gouvernement Legault ne s’impose d’évidence, mais on vote généralement moins pour l’opposition que contre le gouvernement. À moins qu’on ne trouve même plus utile de voter.

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