Inégaux devant les taux

Tous ne sont pas égaux devant l’inflation comme ce sera le cas face à la remontée des taux d’intérêt. Cette montagne d’épargne accumulée lors de la pandémie n’apportera pas le même effet adoucisseur des chocs à venir pour tous.

À la fin de décembre, les ménages canadiens avaient accumulé une épargne supplémentaire de 277 milliards depuis le début de la pandémie, soit l’équivalent de 12 % du PIB. S’il est vrai que cet excédent engendré par l’effet de richesse pandémique se concentre entre les mains des mieux nantis, il déborde tout de même sur l’ensemble des quintiles de revenus. Les économistes Matthieu Arseneau et Alexandra Ducharme, de la Banque Nationale, ont calculé que 29,8 % de cette épargne supplémentaire se retrouve dans la portion supérieure abritant un revenu disponible moyen des ménages de 183 000 $ et 24,6 % dans celle des 107 000 $. Les quintiles dits inférieurs revendiquent ainsi près de 46 % de l’épargne excédentaire dégagée lors de la crise sanitaire, soit 19,3 % pour la tranche du revenu disponible moyen des ménages de 80 000 $, 14,7 % pour celle des 58 000 $ et, finalement, 11,6 % pour la tranche des 30 000 $.

Mais tous ne bénéficieront pas du même coussin financier permettant d’adoucir la hausse à venir du loyer de l’argent. Déjà, la valeur de cette épargne supplémentaire subit un effet érosif de l’inflation élevée davantage ressenti dans les quintiles inférieurs. Les économistes de la Nationale citent une étude de la Réserve fédérale de Boston indiquant qu’aux États-Unis la propension marginale à consommer passe de 97 % dans la plus faible portion à 48 % dans le segment supérieur, un écart qui ne serait pas tellement différent au Canada. Et cette tranche la plus faible consacre proportionnellement davantage de ressources à l’alimentation, au logement et aux autres dépenses courantes répondant à des besoins primaires — où l’inflation frappe plus durement — qu’aux services et aux dépenses discrétionnaires.

Vulnérabilité des moins de 30 ans

Cette vulnérabilité des quintiles inférieurs face à la progression attendue des taux s’étend aussi aux moins de 30 ans. Hélène Bégin, économiste principale au Mouvement Desjardins et Lorenzo Tessier-Moreau, économiste senior, reviennent à cette dimension paradoxale de la pandémie qui a entraîné un accroissement des éléments d’actif financiers et immobiliers plus rapide que celle des dettes, se traduisant par une hausse de l’avoir net des ménages. « Cette amélioration a touché tous les groupes d’âge et chacune des tranches de revenu, à la fois pour les locataires et les propriétaires », disent-ils dans une étude publiée récemment.

Mais des contrastes sont vite apparus. Les emprunteurs de 40 ans et plus ont largement utilisé une part de l’épargne supplémentaire pour réduire leurs dettes non hypothécaires. Les plus jeunes ont, dans l’ensemble, dégagé davantage d’épargne, sans toutefois réduire ces dettes, l’essentiel de l’excédent ayant été dirigé vers l’immobilier pour ceux ayant accédé à la propriété. « En bref, les personnes de moins de 30 ans ont à la fois augmenté leurs dettes hypothécaires et les autres types d’emprunts en 2020 », et ce, à un rythme plus rapide que celui de leurs revenus. « Sans surprise, le remboursement mensuel des dettes accapare une plus grande part du revenu des jeunes emprunteurs », qui deviennent ainsi plus vulnérables à un imprévu.

Pour l’ensemble des Québécois, à la fin de 2020, 6,8 % des emprunteurs dépassaient le seuil critique du ratio du service de la dette évalué à 40 %, et 5 % affichaient un ratio qualifié à risque se situant entre 30 % et 40 % .

Et les économistes de Desjardins d’ajouter que le portrait a déjà évolué en 2021, avec une croissance des dettes allant en s’accélérant, alors que les revenus n’ont que faiblement augmenté en raison de l’aide gouvernementale plus ciblée et de la fin de plusieurs programmes.

Sans compter que nous ne sommes pas à l’abri d’une correction boursière et d’un dégonflement des prix immobiliers en 2022.

Érosion du pouvoir d’achat

L’inflation vient s’ajouter à l’équation, l’ajustement salarial qu’entraîne la pénurie de main-d’œuvre ne permettant toujours pas de compenser la perte du pouvoir d’achat provoquée par une hausse des prix à la consommation, mesurée à 4,7 % en novembre. Dans ses données publiées vendredi, Statistique Canada souligne que le salaire horaire moyen a augmenté de 2,7 % sur 12 mois en décembre, une hausse semblable à la croissance moyenne des salaires observée de 2017 à 2019 (+2,6 %). L’impact sur le salaire horaire moyen des changements dans la composition de l’emploi, mesurés au début de la pandémie, semble également s’être dissipé. « En décembre 2021, pour un troisième mois de suite, la croissance des salaires sur 12 mois était essentiellement la même, peu importe si l’on maintenait constante la composition de l’effectif (+2,6 %) ou si aucun contrôle n’était appliqué (+2,7 %). »

Quant aux perspectives de taux, rappelons qu’aux États-Unis, la majorité des membres du Comité monétaire de la réserve fédérale prévoit désormais trois hausses de taux d’un quart de point de pourcentage chacune en 2022, un scénario similaire en 2023 et deux hausses en 2024, ce qui pousserait le taux cible de la Fed au-dessus de 2 %. Au Canada, la banque centrale pourrait procéder à sa première hausse dès mars, croient les économistes de la Banque Nationale, qui tablent sur l’imposition en 2022 de cinq hausses portant le taux cible à 1,5 %, sous réserve de l’évolution épidémiologique.

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