Par-dessus la tête de Kiev

On se croirait revenu à l’époque de la guerre froide États-Unis–URSS. Des négociations stratégiques se déroulent à Genève entre Washington et Moscou pour décider… du sort de l’Ukraine et de la sécurité européenne. Et ce, sans les Ukrainiens ni les Européens à table !

La sous-secrétaire d’État Wendy Sherman est en discussion depuis hier soir avec de hauts gradés russes pour discuter — selon un calendrier prétendument « urgent », accepté par la partie américaine — de points de discussions définis par Moscou.

Ces points comprennent le retrait des forces occidentales et des armements du front est de l’OTAN (Pologne, pays baltes), le retrait des conseillers américains en Ukraine, l’abandon de la défense antimissile installée en Roumanie par l’OTAN, plus des accusations fantaisistes sur l’acheminement d’armes chimiques dans le Donbass.

« L’urgence » actuelle et le sentiment selon lequel une invasion paraît désormais possible sont pour l’essentiel le résultat des manœuvres de la partie russe tout au long de l’année 2021 : un roulement de tambour croissant et méthodique, sur le ton de l’intimidation.


 

Une chronologie de l’année écoulée permet de mieux comprendre.

Le 30 mars 2021 commence un transfert de troupes et d’équipements russes face au sud-est de l’Ukraine (régions de Donetsk et Louhansk côté ukrainien, de Rostov-sur-le-Don côté russe). Troupes en partie retirées début mai, mais laissant derrière elles des équipements importants.

Le 6 avril, démonstration de force de la Russie qui teste un nouveau missile de croisière. Tout au long de 2021, Moscou annonce en outre des tests « spectaculaires » de nouveaux missiles hypersoniques qui, selon la propagande, seront « invulnérables ».

Le 12 juillet, Poutine publie un long essai : Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens.Il y affirme qu’Ukraine et Russie ne forment « qu’un seul peuple » ; que toute souveraineté ukrainienne « n’est possible qu’en partenariat avec la Russie ». Il accuse aussi l’Occident de faire de l’Ukraine un jouet de ses « projets antirusses », assimilables — rien de moins — à « l’utilisation d’armes de destruction massive contre nous ».

Le 10 septembre, les exercices Zapad (« Ouest ») se veulent une formidable démonstration de force, résultat de plusieurs années de modernisation militaire. Moscou les justifie par le caractère « irritant, dangereux et provocateur » des vols de l’OTAN, du déploiement d’armements et des patrouilles navales à sa frontière occidentale.

Fin octobre, rebelote sur le front sud-est de l’Ukraine : des transports de soldats d’une envergure égale, voire supérieure à ceux du mois d’avril (100 000). Mais cette fois, les troupes semblent s’installer pour l’hiver : après deux mois et demi de présence continue, aucun signe de retrait.

S’y ajoutent des fronts secondaires possibles au sud (mer Noire) et au nord (triple frontière avec la Biélorussie). Certaines évaluations du nombre de soldats déployés de tous les côtés de l’Ukraine vont jusqu’à 175 000.

Le 18 novembre, particulièrement remonté, Poutine accuse l’Occident d’ignorer « nos avertissements concernant les lignes rouges » (sur l’OTAN et l’Ukraine). Il affirme sur un ton satisfait que la ligne dure poursuivie par Moscou est payante : « Nos récents avertissements ont été entendus. L’effet est perceptible. Les tensions sont montées. Il faut maintenir ces tensions le plus longtemps possible. »

Voilà pour l’essentiel comment, en moins d’un an, on en est arrivé — dans une sorte d’urgence artificielle allant crescendo — à une véritable crise internationale et à une possibilité réelle de guerre aux confins de l’Europe.


  

Pourtant, l’Ukraine ne fera pas partie de l’OTAN. Les Américains et les dirigeants de l’organisation eux-mêmes l’ont répété au cours des dernières semaines (« L’Ukraine est un partenaire, pas un allié. » — Jens Stoltenberg, secrétaire général).

Même si, de façon rhétorique, les exigences de Moscou sont a priori repoussées du revers de la main par la Maison-Blanche et l’OTAN, le simple fait qu’elles constituent l’ordre du jour des discussions, sur le mode de « l’urgence »… voilà en soi une victoire pour Moscou, à qui est concédée, sinon un droit de veto, du moins la définition du cadre des discussions.

Le renversement des accusations, la transformation rhétorique de l’agressé en agresseur, de l’impérialisme régional (175 000 soldats menaçant d’envahir un pays qu’on ne reconnaît pas) en « victime de l’encerclement impérialiste global » : voilà des traits caractéristiques, récurrents et rebattus de la politique étrangère de Moscou depuis des décennies, voire des siècles. Ils sont toujours opérationnels.

L’Ukraine est un pays slave ayant certes des racines médiévales communes avec son grand voisin. Mais il a évolué dans une autre direction. Avec, par exemple, des élections pluralistes aux résultats incertains : chose totalement impensable en Russie.

Les toutes dernières années ont accéléré cette tendance. Il y a encore peu, c’était un pays divisé à 50-50 (ou à peu près) entre est et ouest. Aujourd’hui, un hypothétique référendum sur l’adhésion à l’OTAN ou à l’Union européenne — qui, rappelons-le, n’est pas sur la table — l’emporterait les doigts dans le nez.

Les Ukrainiens ont majoritairement un désir d’Occident. La démocratie et une certaine prospérité n’y apparaissent pas utopiques, comme en Russie. Mais la géopolitique et le droit d’aînesse de l’ancien maître s’y opposent. Tel est le drame de l’Ukraine.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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