(Dé)tricotés serrés

L’image de la famille unie, bravant les tempêtes en se serrant les coudes, est investie, dans l’inconscient collectif québécois comme dans bien d’autres cultures, d’une puissance qu’on pourrait qualifier d’archétypale. Le modèle de la « famille tricotée serrée », le « clan », est toutefois mis à mal en cette énième vague pandémique, où la capacité à tolérer les divergences intrafamiliales quant aux postures éthiques de chacun s’étiole graduellement. Dans nos placards, en sous-titres à la bruyante déferlante de rage sur les réseaux sociaux, il y a aussi une sourde peine qui se révèle, celle des déchirements vécus par bien des gens qui ne savent plus comment rester en lien avec ce père, cette mère ou cette amoureuse, tout en restant cohérents avec leurs propres valeurs. Plusieurs se trouvent plongés au cœur de ce questionnement bien universel : « Comment rester en phase avec ce que je suis tout en honorant les relations avec ceux et celles que j’aime ? »

Au sortir de ces fêtes placées sous le signe de la frustration, c’est cette réflexion bien « psy » qui m’habite, étant donné que je constate sur mon écran une montée de l’intolérance qui, si elle s’explique d’abord par la gravité des situations vécues dans notre système de soins de santé, me semble aussi investie d’un certain déplacement de ce qui pourrait se jouer dans l’intimité, au sein de nos familles, d’une manière qui nous opposerait encore davantage.

« Y’a d’la haine, faut bien qu’on la mette quelque part ! » chantaient les Rita Mitsouko, mais je ne peux m’empêcher de me demander si notre promptitude à condamner ces « ostrogoths » « touristatas » et autres complotistes — surtout avec cette intensité — ne nous permet pas aussi d’éviter la prise de parole intime, « tout près », les yeux dans les yeux, avec ce proche qui revient du Sud, qui refuse de se faire vacciner qui, au contraire, nous paraît exagérément anxieux quant à l’application des mesures sanitaires.

La certaine solitude inhérente à la différenciation d’avec notre « clan originel », bien qu’elle fasse partie de tout processus de maturation, effraie, rebute et soulève bien de nos bons vieux mécanismes de défense.

Récupérer la projection

 

Cette formule, en apparence si simple, est en réalité tout sauf facile. Elle implique de quitter cette première réaction à cette altérité qu’on méprise, pour tourner le viseur vers soi, plonger dans nos zones troubles, afin de prendre conscience de ce qui se joue en nous-mêmes.

Si l’on se reporte aux conceptions de l’ombre et de la persona, issues de la pensée du psychanalyste Carl Gustav Jung auquel Frédéric Lenoir consacre d’ailleurs son dernier ouvrage fort bien tourné, nous mépriserions même avec plus de vigueur ce qui, précisément, se meurt quelque part en nous-mêmes, dans les plus enfouies de nos zones aveugles.

Selon cette grille d’analyse et si l’on se fie à la virulence de ce qui s’est emparé de nos chers réseaux sociaux, nous serions donc nombreux à refouler notre désir de redevenir jeunes, spontanés, chaotiques, égocentriques, rebelles, narcissiques et irrespectueux.

« Non. Bien sûr que non. Pas nous. Eux, oui. »

(Long silence de psy, ici)

 

Prendre conscience de la présence, en nous, de tels désirs nous permettrait possiblement de garder notre énergie non pas pour la haine, mais pour la prise en charge de nos besoins d’honorer les aspects plus « dionysiaques » de notre vie, qui, il faut bien le reconnaître, est devenue terriblement ennuyeuse, voire sacerdotale. La privation de plaisirs à laquelle nous faisons face, l’absurdité de certaines mesures, l’accumulation des charges physiques et mentales de cette pandémie nous mettent tous un peu en déséquilibre. Il faudra bien réussir à aménager, pour nous aussi, des espaces où un certain « chaos contenu » nous est permis.

Évidemment, cela ne sous-entend aucunement qu’il faille nier nos indignations, éteindre nos revendications ou tout excuser. Au contraire, la connaissance de soi mène au développement d’assises éthiques solides qui permettent de transformer ce qui pourrait demeurer des révoltes adolescentes en de vrais leviers de changement, tant sur les plans personnels que relationnels ou sociaux. Plus on honore notre propre complexité, plus nous sommes en mesure d’oser des dialogues authentiques avec des personnes qui ne portent pas, au départ, les mêmes valeurs que nous et d’ainsi habiter une parole forte, ancrée et non strictement réactive.

Si le mépris anonyme vers des personnes avec lesquelles nous ne sommes pas liées nous permet simplement de ne pas aborder nos malaises éthiques avec nos proches, pour éviter la « chicane » et conserver intacte notre illusion d’appartenance à une de ces « familles tricotées serrées », nous nous évitons possiblement d’apparaître, de prendre parole et, qui sait, de provoquer de réels changements.

De fait, je ne connais personne qui ait changé d’avis sous le coup d’insultes, encore moins lorsqu’elles proviennent d’inconnus. Mais des changements mus par l’amour, issus de dialogues courageux et authentiques, ça oui, j’en ai vu des tonnes.

Appel aux récits

Racontez-moi les tiraillements internes vécus avec vos proches au sujet des mesures et des attitudes adoptées en ces temps de crise sanitaire. nplaat@ledevoir.com

 

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