L’abonnement aux variants

La troisième dose de vaccin sera bientôt acquise pour la majorité de la population, du moins de ce côté-ci des réalités du monde. À quand les quatrième, cinquième et sixième doses ? Seront-elles données en une seule fois, pour gagner du temps, dans l’espérance de plus en plus vague et molle de nous sortir d’un néant où s’engraisse notre conformisme grégaire ?

Tandis que nous sommes sous le coup de l’imposition autoritaire d’un nouveau couvre-feu aux effets peu convaincants, les compagnies pharmaceutiques qui produisent nos vaccins voient fleurir devant elles un avenir radieux, à mesure que les sociétés entérinent, au nom de vagues promesses de rédemption, de nouvelles formes de ségrégation. D’un côté, voici donc la part de l’humanité vaccinée et, de l’autre, celle qui ne l’est pas, qui ne pourra l’être, celle composée en partie des démunis, des psychiatrisés, des oubliés de la vie, des éclopés, des édentés, des fêlés, des laissés-pour-compte, des désunis de tous les pays.

Faudra-t-il désormais considérer, à titre d’indicateur infaillible de la pauvreté, le fait d’être non vacciné ? Chez nous, en tout cas, existeront sous peu des citoyens mis de côté par la grande main de l’État, relégués par exemple à devoir acheter à gros prix du petit vin d’épicerie sous prétexte qu’il s’agirait d’un privilège que de s’en procurer dans les grands rayons bien garnis du monopole d’État. Est-ce bien au nom de la santé publique que sont déclassés ces citoyens, comme s’ils n’étaient que de la petite bière ? Qui peut bien croire que cette mise en cause des libertés civiles est réductible à une simple question de « privilèges » ? En si bon chemin, tant qu’à pousser le ridicule, pourquoi ne pas exiger un passeport vaccinal pour ceux qui entendent se procurer des cigarettes ? Le pouvoir mondial célèbre la libre circulation des capitaux tout en s’arrogeant de plus en plus le droit d’entraver celle des individus, les reléguant volontiers au rang de parias, d’immigrants de l’intérieur.

Les non-vaccinés représentent, au sein de nos sociétés où on laisse fleurir les inégalités, le miroir d’un drame mondialisé volontiers oublié. Plus de 100 pays n’atteindront pas cette année les cibles en matière de vaccination. Tout près de deux ans après le début de la crise, ce n’est même pas la moitié de la population du globe qui sera minimalement vaccinée en 2022.

Même au nom d’un principe supérieur d’égalité dans l’humanité, les ego nationaux boursouflés ne sont pas à la veille de s’aplanir. Ainsi des vaccins sont-ils envoyés vers les pays les plus pauvres à la manière de simples aumônes. Leur date de péremption, lorsqu’elle est à peu près dépassée, n’a pas empêché des pays riches de les acheminer, tout en se lavant les mains devant la logistique nécessaire pour les administrer. Tout juste avant Noël, le Nigeria s’est retrouvé à devoir détruire 1 million de doses d’AstraZeneca périmées. La population de ce pays de plus de 200 millions d’habitants n’est pourtant vaccinée qu’à hauteur de 4 %. Les variants ont encore bien de l’espace sur terre pour proliférer et muter.

Dans un entretien publié en décembre, le grand patron de Moderna, Stéphane Bancel, ne se montre pas spécialement critique devant les profits stratosphériques réalisés grâce à cette pandémie, se félicitant plutôt, dans les pages d’un journal suisse, de l’expansion sans frontière de ses affaires. Cette société américaine a déjà engrangé des dizaines de milliards d’euros de bénéfices au cours des derniers mois. Pour une compagnie qui ne produit rien elle-même, en externalisant toute sa production, mais en maintenant la main sur des brevets, ce n’est pas rien.

Le patron de Moderna a recommandé à la Suisse de prendre un abonnement pour assurer son approvisionnement en vaccins. Cela permettrait à ce petit pays qui lave bien blanc l’argent des puissants de sécuriser ses approvisionnements en vaccins pour quelques années, tout en produisant chez lui ses doses dans une usine spécialement créée et supervisée par le détenteur du brevet.

Le modèle proposé par Moderna est tout simple. Il correspond à un calque, ni plus ni moins, de la très prospère industrie du numérique de la Silicon Valley. D’ailleurs, Moderna ne s’en cache pas. Il y a quelques mois, son dirigeant dévoilait déjà, toujours dans la presse suisse, sa petite idée pour mieux exploiter les malheurs de l’humanité. Un vaccin, à l’entendre, serait « comme l’iPhone, un produit aux multiples applications avec des mises à jour, selon les souches de l’année ». Est-il loin le temps où, en nous prenant pour des imbéciles, on nous parlera, comme pour les téléphones, de vaccins « intelligents » ?

Comme par hasard, ce paradis du conservatisme qu’est la Suisse est un des endroits du monde les plus opposés à la levée des brevets pharmaceutiques. À l’opposé de ces vaillants défenseurs de l’assiette au beurre des puissants, la People’s Vaccine Alliance, entre autres organisations humanitaires, s’égosille à demander à ce que soit immédiatement levée la possession privée des brevets pour les vaccins anti-COVID-19. Mais les compagnies pharmaceutiques apparaissent surtout sensibles à la protection de leurs bénéfices pharaoniques, quitte à refuser de reconnaître la part jouée par les États et le public dans leurs réussites économiques. Ainsi, le gouvernement américain, qui a financé les recherches de Moderna à hauteur de 2,5 milliards de dollars par l’entremise des National Institutes of Health, se voit refuser jusqu’au crédit de ses chercheurs dans le brevet du vaccin. Pourquoi partager quand on peut tout s’approprier ?

Encore une année de pandémie donc… Et un climat social qui risque, encore une fois, de nous conduire à avoir des têtes exprimant autant de joie que des moules à tarte pleins de pâte molle. Bonne année quand même, tout le monde.


Une version précédente de ce texte, qui affirmait que Moderna est une société française, a été corrigée.

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