Harry Potter et la prisonnière d’Azka-Woke

Je tiens à prendre date, ici, maintenant, et à affirmer me sentir privé d’un plaisir que je pouvais raisonnablement espérer par la faute 1) des forces de l’intransigeance qui étendent leur empreinte et 2) des institutions n’ayant pas la colonne vertébrale nécessaire pour résister aux assauts de l’absurde.

Je parle de l’absence de l’autrice J.K. Rowling de l’émission spéciale de près de deux heures de HBO sur les 20 ans du premier film de la série Harry Potter. Cette victoire de la culture de l’annulation m’atteint plus que toute autre. Parce que J.K. et Harry font partie de ma vie depuis 30 ans. À la maison, pour mes enfants, la lecture de chaque nouveau livre de la série était un événement — on l’achetait le jour de leur sortie — et il était interdit de voir les films sans avoir lu les livres.

J’estime que J.K. Rowling est responsable du fait que mes enfants, comme des centaines de millions d’autres, sont devenus des lecteurs d’habitude. J’estime que je lui dois des heures de plaisir et de découverte avec mes bambins, de débat, d’épouvante et de fous rires.

Plus largement, on lui doit d’avoir inculqué à toute une jeunesse le goût de se perdre dans une saga vaste comme la vie. Ses personnages sont jeunes, un peu fantasques, mais loyaux, persévérants, débrouillards, altruistes. Leur rapport à l’autorité est complexe. Ils respectent le vieux sage, qui leur transmet connaissances et compétences, mais apprennent que l’autorité peut se tromper et qu’il existe de justes rébellions. Il y a un important développement sur le racisme, aussi, sur la cohabitation des différences, sur la force de l’amour.

Personne n’a fait davantage que J.K. Rowling depuis Gutenberg pour la lecture. Parmi les 20 romans les plus vendus de tous les temps, ses ouvrages occupent sept places. Elle devrait, pour cet exploit, recevoir un prix Nobel de littérature.

Pourtant, elle n’apparaît que furtivement, via des images d’archives, dans la célébration télévisuelle de son œuvre. Elle a été invitée, affirme HBO. Elle a décliné l’invitation, a-t-elle fait savoir. Il s’agit d’un pas de danse de relations publiques pour cacher l’éléphant trans dans la pièce : la controverse que sa présence aurait provoquée. Car, voyez-vous, Rowling a eu le tort, depuis quelques années, d’avoir exprimé son désaccord, non avec les droits des personnes trans, qu’elle appuie, mais avec certaines de leurs revendications. Leur proposition voulant qu’on ne doive plus dire « des femmes », mais « des personnes menstruées ». Qu’on permette à des femmes trans encore dotées de pénis d’aller dans des toilettes pour femmes (Rowling a avoué avoir été victime d’agression sexuelle, d’où sa réticence) ou qu’elles participent à des équipes sportives féminines, malgré une carrure et un degré de testostérone que peu de femmes nées femmes peuvent atteindre. Elle a publié sur toutes ces questions un essai nuancé et informé qui vaut la peine d’être lu (bit.ly/JK-trans).

Ce sont des débats. On trouve des arguments forts dans chaque camp. Mais pour une partie des militants trans, toute réticence face à une partie de leur cahier de revendications constitue non pas un désaccord fâcheux entre gens raisonnables, mais un affront insupportable à leur dignité. Et cela justifie d’envoyer à l’autrice déviante suffisamment de menaces de mort pour qu’elle puisse en tapisser sa maison, dont l’adresse est publiée par les manifestants qui viennent l’enquiquiner à demeure, comme en novembre dernier.

Le problème est qu’au Royaume-Uni, pays qui nous a pourtant donné le fair-play, une position intransigeante développée par des porte-parole d’une population trans estimée, au total, à moins de 0,6 % des humains, est devenue un courant de pensée quasi dominant. Les principaux acteurs de la série Potter — Daniel Radcliffe (Harry), Emma Watson (Hermione) et Rupert Grint (Ron) — ont dénoncé comme transphobes les propos de celle qui en a fait des stars internationales. Ils auraient pu exprimer leur désaccord tout en défendant le droit de Rowling de défendre un point de vue différent, mais respectable. Ils ont plutôt succombé à l’air ambiant de la rectitude. Leur présence aux côtés de Rowling dans le spécial de HBO, même à deux mètres de distance, était donc, dans ces conditions, impensable.

Mon avis ? Eux — Harry, Hermione, Ron — auraient dû, avec les producteurs de HBO, faire front. Déclarer que cette réunion ne pouvait avoir lieu qu’en présence de la personne sans laquelle elle n’aurait pas raison d’être. Que les désaccords entre gens raisonnables sur des questions clivantes ne doivent en aucun cas oblitérer la camaraderie et la reconnaissance. Si les principes ne faisaient pas le poids dans la décision des protagonistes, le fait que les films aient enrichi personnellement Grint de 60 millions de dollars américains, Watson de 70 millions, Radcliffe de 110 millions et fait réaliser à WarnerMedia (propriétaire de HBO) un profit net, jusqu’ici, de plus d’un milliard de dollars aurait dû éveiller, au moins, le réflexe primaire qu’on nomme crûment la reconnaissance du ventre.

La normalisation de l’intransigeance dans le monde anglo-saxon fait donc en sorte qu’au lieu de célébrer joyeusement l’autrice d’une œuvre marquante du monde moderne, tous ceux qui lui sont reconnaissants doivent au contraire vivre un regret, une frustration, dans mon cas une froide colère.

jflisee@ledevoir.com / Blogue : jflisee.org

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