Le parti pris du couvre-feu

L’an dernier, au début du premier couvre-feu, on rapportait dans ces pages l’histoire de Maria et Carlos, travailleurs dans la soixantaine et sans statut, forcés de se rendre au boulot cinq heures avant le début de leur quart de nuit, de peur d’être interpellés par la police. « Nous attendons quelques heures enfermés dans une salle de rangement de produits de nettoyage pour éviter d’être vus, parfois nous dormons à terre », confiaient-ils.

Leur histoire n’était pas unique. Plusieurs groupes dénonçaient alors les effets du couvre-feu sur les travailleurs en situation irrégulière qui accomplissent des tâches essentielles, mais mal rémunérées, et qui ne peuvent pas courir le risque d’être interpellés par les autorités en se rendant au travail.

Il y a eu aussi l’onde de choc dans le milieu de l’itinérance. Dès les premiers jours du couvre-feu, les inquiétudes exprimées par les intervenants se sont matérialisées : refuges pleins, éclosions, gens contraints de se cacher pour dormir ou utiliser des drogues, parfois au prix de leur vie. Un an plus tard, il manque toujours de la place dans les refuges, et tout le monde a une année de plus d’épuisement pandémique dans le corps.

L’hiver dernier, les foyers pour femmes victimes de violence ont multiplié les opérations de relations publiques pour rappeler que malgré le couvre-feu, il n’est pas interdit de fuir. Les risques de violence ont crû malgré tout. Il y a eu 18 féminicides en 2021 au Québec, un sursaut de violence exceptionnel. À ce jour, les maisons d’hébergement débordent.

Ces histoires étayent le coût humain du « message » que veut envoyer le gouvernement avec le couvre-feu. Les assises scientifiques de cette mesure sont douteuses, c’est désormais clair, mais pour un gouvernement paniqué, c’est une aubaine. On donne l’impression de remuer ciel et terre pour « protéger le réseau de la santé », tout en en faisant payer le prix à des gens qu’on range de toute façon du côté de l’excédentaire, de la transgression, de l’invisibilité.

À l’annonce du retour du couvre-feu, le 30 décembre, il était hallucinant de voir le récit d’une escalade soi-disant rationnelle des moyens être repris tel quel. Le champ était libre : il a suffi d’inventer une progression logique à partir du précédent créé l’an dernier, et de décréter que nous étions « rendus là ». Vous n’allez tout de même pas chipoter pour vos marches de fin de soirée !

Je n’en finis plus d’être estomaquée qu’on qualifie l’opposition au couvre-feu de caprice de privilégié. Il faut au contraire jouir d’un confort extraordinaire pour envisager la mobilité comme une préférence individuelle. Se déclarer « ni pour ni contre » ou « prêt à essayer » n’est pas une posture neutre et volontaire : c’est un parti pris en faveur d’un geste de violence envers des populations qui en subissent déjà beaucoup.

Les droits et libertés ne sont pas que des outils symboliques qui réconfortent les idéaux des gens qui se confinent dans le calme de leur logis. Ils protègent celles et ceux qui vivent dans les marges, qui n’ont pas le luxe d’un confinement paisible. Ceux et celles pour qui le ratatinement de l’espace public et de la liberté de circuler ainsi que la multiplication des mesures de contrôle et de surveillance compromettent la possibilité de mettre de la nourriture sur la table, de traverser un autre hiver.

Je me demande qui cela fait se sentir mieux, alors qu’on ne se gêne même plus pour ordonner aux travailleurs de la santé, aux travailleurs en général, et surtout aux bas salariés, de travailler lorsqu’ils sont malades. Le raccourcissement de la période de quarantaine et le rationnement des tests PCR ont été annoncés sans grand bruit, quelques jours après le retour du couvre-feu, sous les applaudissements du Conseil du patronat. Le jupon ne fait plus que dépasser, il ne reste que lui : la gestion de la pandémie se résume à un alliage sordide de répression et de productivité à tout prix.

Au-delà du couvre-feu, tout indique que le discours sur « la vie avec la COVID » se construit en suivant le même horizon. « La vie avec la COVID », cela signifie pour l’instant que les artistes, les petits entrepreneurs, les employés des bars, des cuisines, des restaurants et de l’événementiel ont fait faillite ou ont changé de métier. Que les travailleuses de la santé se sont « habituées » à une nouvelle couche de catastrophe. Que les enseignants se sont « habitués » à choisir entre le risque permanent dans leurs classes mal ventilées et l’effritement du lien avec leurs élèves. Cela signifie que les malades, les détenus, les vieux se sont « habitués » à la solitude, que l’amitié est devenue une activité saisonnière et le foyer, le seul lieu de socialité valable.

Il s’agit d’une désertification nette de nos formes d’existence en commun ; juste assez subtile pour qu’on arrive à tolérer la douleur de la perte, mais sans se sentir autorisé à désirer autre chose.

Bien sûr, l’heure est grave, et le personnel de la santé porte sur ses épaules un fardeau titanesque, aggravé par une usure causée par des décennies de négligence. Sauf que je me demande jusqu’où on acceptera les mesures plus spectaculaires que scientifiques, qui préparent une société où la contestation démocratique est une farce, et où seul le mot d’ordre des patrons réussit à infléchir le discours de la nécessité.

À voir en vidéo