Le 3e lien du pharaon Legault

Nous voici en 2022, débinés par les méfaits d’Omicron, le couvre-feu blafard, nos bulles caoutchoutées et le redoutable délestage dans les hôpitaux. Une atmosphère de polar mal luné. Ceci expliquant peut-être cela… Sans vouloir casser le party, autant l’avouer : les émissions de fin d’année m’auront ennuyée plus qu’autre chose.

Difficile, il est vrai, dans nos univers fragmentés, de trouver hors de la ronde des virus endiablés, des sujets capables de frapper l’imaginaire collectif québécois. Les références télévisuelles tombent à plat chez ceux qui ne sont pas accros au petit écran 12 mois par année. Quant aux spectateurs allergiques aux soubresauts politiques (ça existe), ils décrochent ailleurs.

Comment plaire à tout le monde ? On compatit avec les maîtres d’œuvre de ces émissions-là. D’autant plus que la seule activité permise en cette nuit de bombance était bel et bien de regarder le Bye bye et autres cérémonies d’adieux à 2021 sur sa télé. Pas moyen de les manquer.

Le bal des fous

 

Reste que les numéros m’auront semblé en général gentillets, sans les trouvailles de l’an dernier alors que les Bougon ressuscités menaient le bal des fous. Quand, le lendemain de la veille, les pastichés du spectacle félicitent en chœur les interprètes et les concepteurs, c’est que leurs parodies manquaient de griffes et de cornes. Souvent de sel, par ailleurs. Et de poivre de Cayenne, un coup parti.

Sans compter que la langue s’y étiole d’une cuvée à l’autre. Retirez du Bye bye les mots « marde », « pénis », sacres divers issus du passé catho et expressions franglaises à tout va, il ne reste plus grand termes pour fonder des dialogues soutenus.

Pas grave, diront certains. Hum ! Plutôt un reflet de notre français en débandade sur la terre de chez nous. Quand même, on s’accrochait ici et là un sourire aux lèvres.

Mis à part le David Goudreault plus vrai que nature du Bye bye, le meilleur sketch tiré des coups de chapeau à 2021, se nichait à mes yeux chez Infoman. J’ai nommé Le 3e lien abordant le projet du gouvernement Legault d’une nouvelle voie sous-fluviale entre Québec et les rives de Lévis.

La reprise de l’épopée Les dix commandements de Cecil B. DeMille (1956), avec têtes parlantes de politiciens québécois posées sur les corps des acteurs principaux, était franchement désopilante. Du moins, pour ceux qui connaissent encore les récits bibliques (et ce film classique). Autre clivage entre les auditoires, générationnel cette fois. N’empêche, c’était bien envoyé.

Propos suaves à souhait

Cette métaphore des tribulations du prophète hébreu Moïse en Égypte a manifestement été inspirée à Jean-René Dufort par la phrase de la cheffe libérale, Dominique Anglade, qui avait qualifié le projet du 3e lien de pharaonique. D’ailleurs, avec sa tête bien chevillée à ses épaules, en tenue de courtisane, ses propos répercutés devenaient suaves à souhait.

Quand les flots bibliques s’ouvraient pour laisser fuir le peuple élu lors du passage de la mer Rouge en semant l’armée égyptienne, le parallèle avec l’éventuel tunnel Québec–Lévis jaillissait de l’écran. François Legault, en pharaon, ne manquait pas de panache, ni Geneviève Guilbault en reine Néfertari.

Quant à Régis Labeaume, également puissant maire dans cet univers du XIIIe siècle av. J.-C., il ne perdait pas ses couleurs, dont les caricaturistes vont beaucoup s’ennuyer.

Sur des images du panier d’osier du petit Moïse jeté par sa mère parmi les joncs du Nil, puis de scènes d’orgies et de gardes à l’assaut, les paroles du narrateur Dufort expliquant que la cohue urbaine forçait à « lancer les enfants en bas âge dans des crêtes pour qu’ils arrivent à temps au Dagobert et qu’ils se fassent bûcher dessus après par la garde royale », étaient un écho hilarant aux récents accrochages dans la capitale.

La superproduction hollywoodienne aux 20 000 figurants et aux effets spéciaux de jadis offrait une niche parfaite à cette satire.

Les sketches les plus drôles

 

Ce ne sont pas les sketches compliqués qui sont les plus drôles. L’exercice réclame d’abord une riche idée de départ, des gags allumés, un texte finement écrit, un sens du collage, des références, de l’imagination et de l’esprit.

Mais l’inspiration n’est pas toujours au rendez-vous des humoristes, prudents, souvent convenus dans leurs charges, tant des avocats veillent au grain pour leur éviter de fâcheuses poursuites.

Avec son 3e lien, Dufort semblait du moins perpétuer l’art des « patenteux » d’hier capables de recycler une matière ou un objet pour leur offrir un nouvel usage. Comme celui des « conteux » qui maniaient le verbe devant un auditoire pendu à leurs lèvres au cours des veillées.

Alors, face à cette nouvelle année-là au regard de travers, on se souhaite de devenir des « patenteux » et des « conteux » pour rabibocher une terre sens dessus dessous qui fait couic ! couic ! sous nos pieds gelés.

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