Des voeux pour Netflix et ses pareils

Puisque le diable cornu viral est dans la cabane, côté nourritures culturelles, le citoyen habillé en mou revient s’écraser devant son ordi ou sa télé, après une timide tentative de mettre le nez dehors (et encore, pas souvent) entre deux vagues. Mon vœu du Nouvel An sera virtuel, comme il se doit : assister au pays à la mise au pas en 2022 des grosses plateformes internationales de VSD, Netflix et consorts, qui dansent la gigue sur le parquet des encabanés du virus. Ces géants-là s’engraissent davantage durant la fermeture des salles de cinéma et de spectacle. À eux la manne quand l’art vivant et le grand écran piquent du nez rouge au sol. « Faut qu’ça saigne ! » chantait Boris Vian dans Les joyeux bouchers.

Bien sûr, mon premier vœu serait de voir ressusciter bientôt les salles, après un court épisode omicronien. Mais étant échaudée comme plusieurs par les mois de vaches maigres, un doute m’assaille. Qui vivra verra ! Un jour à la fois ! La litanie des clichés lénifiants défile dans nos esprits. Chose certaine, les habitudes de consommation et de création mutent à la vitesse des variants coronaviraux, même par temps calme. Alors, aujourd’hui… mettons les riches diffuseurs à contribution. Ça presse !

Retour au printemps dernier… Le projet de loi C-10 sur la radiodiffusion et les télécommunications, dirigé à Ottawa par l’ancien ministre du Patrimoine Steven Guilbeault, était tombé au combat en crachant ses dents. L’obstruction systématique des conservateurs nous avait valu un épisode particulièrement teigneux de la vie politique en Chambre. Puis, l’absurde campagne électorale vint sceller le sort du C-10, sous le dernier mandat de Justin Trudeau qui allait donner ses couleurs au suivant. Pablo Rodriguez hérita donc du Patrimoine.

Le projet de loi — à peaufiner certes, et allez-y — visait en partie à forcer les mammouths du Web à protéger et à créer du contenu canadien dans leurs cours de récréation numériques. Pour l’heure, ils n’y sont qu’incités et s’exécutent ici et là, au Québec aussi, mais pourraient faire plus évidemment. Sous le règne d’Omicron, les priorités de l’État canadien iront sans doute ailleurs. Mais on souhaite au nouveau titulaire du portefeuille de foncer tête baissée. Il mérite un vœu du Nouvel An pour lui seul.

Prenez la France, forte à l’escrime. Elle est parvenue à un accord en décembre avec de mégajoueurs : Netflix, Disney+, Amazon Prime Video et Apple TV. C’est 20 % du chiffre d’affaires de ces plateformes étrangères sur son sol qui sera désormais consacré au financement de la production cinématographique et audiovisuelle nationale. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a négocié le coup en amont avec chacun des gros diffuseurs pour un horizon triennal. Par cette voie, les œuvres françaises devraient engranger entre 250 et 300 millions d’euros par année, dont 20 % au cinéma.

Face aux magnats du Web américain, tout n’est pas encore dans la poche en douce France. Pour pouvoir crierCocorico ! au volet cinéma, il lui faudra attendre février avant que ne soit paraphé le nouvel accord sur la chronologie des médias (une particularité française). Celle-ci fixe à trois ans le délai d’exploitation entre la sortie d’un film au grand écran et sur une plateforme de VSD. Une éternité en nos époques d’instantanéité. Au Canada, ce délai est d’à peu près trois mois (moins pour Netflix) sur accords de principe et sans décret.

Les relations de l’industrie cinématographique française, toujours bien en selle, avec les géants du Web grincent depuis longtemps sur les rails de cette chronologie. D’autant plus que de puissants exploitants de salles au pays, Gaumont Pathé, UGC, MK2, etc., défendent haut et fort la cause du grand écran face au flux intérieur. Ils tiennent tête à leurs féroces partenaires étrangers, ce qui les honore et les dessert à la fois. Le nouveau délai envisagé serait raccourci à 15 mois dès février : beaucoup pour les Français, peu pour les Américains. L’art de la négociation, épée au flanc, se joue entre les deux.

Certes, le public de l’Hexagone adore courir au ciné, mais Omicron a entraîné la fermeture des salles pour l’instant. Les cinéphiles protestent. Reste que les habitudes du public changent comme partout. De Paris à Marseille, les gens réclament des films à la maison sans prescriptions interminables, celles-là propices à mille piratages. La partie n’est pas gagnée, mais la France du moins se débat avec énergie afin que les plateformes géantes, depuis longtemps sans foi ni loi, poussent à la roue en finançant en part substantielle ses œuvres nationales.

Souhaiter le règlement du même dossier d’un océan à l’autre n’est pas un vœu pieux. Juste une exhortation au nouveau ministre du Patrimoine à fourbir ses armes avec l’ardeur du guerrier qui voit la victoire dans sa mire.

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