La censure par télécommande

Les télécommandes des téléviseurs connectés permettant l’accès aux différents services de diffusion d’émissions sont désormais préconfigurées de façon à donner un accès privilégié aux plateformes qui ont conclu des accords avec le fabricant. L’accès aux musiques et aux œuvres dramatiques issues des cultures nationales est désormais tributaire des décisions des entreprises qui configurent ces objets.

La viabilité des œuvres musicales ou audiovisuelles dépend de plus en plus des configurations des télécommandes, écrans d’accueil et autres dispositifs par lesquels on accède aux contenus. Les fabricants d’écrans, comme Samsung, LG, Roku, Philips ou Sony, proposent leurs télécommandes dotées de touches aux logos de tel ou tel service — Netflix, YouTube, Amazon Prime Video, Disney+. Le fabricant de l’objet « vend » de la visibilité aux services de programmation en échange d’une compensation.

Quelques grandes plateformes se trouvent ainsi avantagées, tandis que les services nationaux de programmation sont à risque de se voir occultés des interfaces à partir desquelles les individus font leurs choix. La Commission européenne de même que l’Assemblée nationale française ont résolu d’examiner de près les pratiques des fabricants de dispositifs connectés. De telles initiatives font écho à la nécessité que les appareils par lesquels on accède aux contenus culturels n’induisent pas des pratiques déloyales. Les configurations par défaut ne devraient pas non plus compliquer l’accès aux œuvres de nos créateurs et aux plateformes canadiennes.

L’occultation de services de programmation qui n’ont pas d’accointances avec le fabricant se reflète aussi sur les écrans d’accueil. Lorsqu’on met en marche un téléviseur connecté, on accède à un écran truffé de promotions pour des contenus que le fabricant a choisi de privilégier. De plus en plus, les assistants vocaux comme Alexa ou Google Home supplanteront ces dispositifs. L’accès aux services connectés dépendra de plus en plus des configurations par défaut.

Des réglages qui censurent

Il est vrai que les configurations par défaut peuvent être changées par l’utilisateur. Celui qui en a la patience et l’habileté est libre de modifier les configurations préinstallées sur l’objet qu’il vient d’acquérir. Mais en réalité, peu de gens ont le réflexe ou la patience de modifier ce qui est préinstallé. C’est pourquoi il est malhonnête de prétendre que les usagers sont libres de leurs choix. Sans réglementation étatique, ce sont les accords commerciaux conclus entre « partenaires d’affaires » qui, par défaut, délimitent nos libertés de choisir.

Ces réglages par défaut confèrent un avantage aux services de programmation dominants ; ceux qui ont les moyens d’acquérir le privilège d’être gravés dans les télécommandes ou les autres configurations par défaut. Tout se passe comme si les objets connectés étaient pipés en faveur de certains contenus. En musique, on apprenait que 64 % des recommandations sur YouTube visent des vidéos ayant plus d’un million d’écoutes contre 5 % à celles ayant moins de 50 000 écoutes. Une situation qui occulte le contenu local et francophone. Or, un artiste qui ne se retrouve pas dans les recommandations des plateformes peut devenir pratiquement invisible.

Une telle tendance constitue un cinglant démenti à ceux qui ridiculisent les revendications de groupes de créateurs et d’usagers en faveur de la mise en place de mesures législatives plus rigoureuses afin de promouvoir la promotion et la découvrabilité des œuvres émanant de créateurs d’ici. Par exemple, dans un reportage de Radio-Canada publié fin novembre, on avançait que « le contenu canadien n’est pas difficile à trouver sur des plateformes comme Netflix dans la mesure où n’importe qui peut taper Canada dans la barre de recherche et trouvera une série d’œuvres canadiennes ».

Pour certains, le fait que les réglages par défaut tendent à occulter les œuvres canadiennes de même que celles émanant des cultures minoritaires n’est pas un problème dès lors qu’il existe quelque part un moteur de recherche capable de lire le mot « Canada » ! Voilà une vision marquée par l’ignorance systémique des conditions imposées aux membres de groupes minoritaires. Cette vision anglocentriste alimente l’hostilité aux mesures destinées à mettre en place un cadre réglementaire assurant la promotion, la visibilité et la découvrabilité des productions émanant de tous les horizons.

Des choix imposés

Dans un univers de plateformes en ligne où pratiquement tout est disponible, il est vrai que toutes les œuvres sont théoriquement à la disposition des usagers. Mais les configurations techniques et les réglages par défaut induisent des effets de censure à l’égard des productions émanant des communautés minoritaires. Les réglages par défaut reflètent les alliances commerciales des entreprises et les préférences de la majorité linguistique. Aux individus de se débrouiller pour trouver la façon de modifier les réglages afin de détecter ce qui les intéresse. Les efforts que les usagers doivent consentir pour trouver des œuvres qui émanent de nos créateurs jouent comme une barrière. Il ne devrait pas être nécessaire d’être diplômé en informatique pour détecter un service canadien de programmation sur une télécommande ou sur un écran d’accueil.

Les configurations par défaut régissent de plus en plus nos accès aux contenus culturels et aux autres ressources de l’univers connecté. Il est donc faux de prétendre que c’est le « libre choix » du public qui expliquerait l’invisibilité de nos créateurs sur les diverses plateformes de diffusion. Les lois doivent obliger les entreprises qui configurent des objets vendus ici à donner priorité aux services et aux contenus émanant de nos entreprises et de nos créateurs. C’est à cette condition qu’il sera possible de prétendre que les consommateurs ont une vraie liberté de choisir.

À voir en vidéo