Les blues de Michael Sabia

La ministre des Finances et vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland, a surpris beaucoup de gens cette semaine en déposant une mise à jour économique qui ne contenait aucune nouvelle dépense majeure. Certes, Mme Freeland a annoncé quelques milliards de dollars additionnels pour faire face à la pandémie, pour aider la Colombie-Britannique à se remettre des inondations du mois dernier et pour dédommager les familles des enfants autochtones dans le cadre d’une entente à l’amiable concernant le financement de programmes de protection de la jeunesse autochtone.

Mais la mise à jour économique n’a aucunement fait mention des 78 milliards de dollars de dépenses que les libéraux avaient promis durant la dernière campagne électorale, reportant leur mise en œuvre. Certains observateurs se sont donc demandé si le gouvernement de Justin Trudeau n’était pas en train de renoncer à ces promesses afin d’éviter de contribuer davantage aux pressions inflationnistes qui commencent à sérieusement inquiéter les Canadiens. On devra attendre le prochain budget pour le savoir.

Un tel revirement serait inhabituel pour les libéraux de M. Trudeau, dont le gouvernement a carrément doublé les dépenses de l’appareil fédéral en 2020-2021 en ouvrant les vannes, et ce, pour appuyer les particuliers et les entreprises durant les premières vagues de la pandémie. Le déficit fédéral a ainsi battu le record établi durant la Deuxième Guerre mondiale, qui était de 14,8 % du produit intérieur brut (PIB). Selon les prévisions d’Ottawa, la dette aura presque doublé depuis 2019 pour atteindre près de 1200 milliards de dollars au 31 mars prochain, ou autour de 48 % du PIB, compte tenu des mesures déjà annoncées, dont la mise en place d’un programme national de garderies à 10 $ par jour. L’optimisme avec lequel les libéraux semblent aborder les finances publiques est devenu en quelque sorte une marque de commerce, une indication que tout est possible.

Depuis son entrée en fonction comme sous-ministre des Finances, il y a un an, Michael Sabia essaie de ramener M. Trudeau et Mme Freeland à la réalité. Or, l’ancien p.-d.g. de la Caisse de dépôt et placement du Québec doit se colleter avec l’ingérence systématique du personnel politique du bureau du premier ministre dans les dossiers de son ministère ainsi qu’avec le manque d’intérêt de M. Trudeau pour les questions économiques. M. Sabia plaiderait pour qu’Ottawa commence à freiner ses dépenses, et à mettre en place une stratégie pour augmenter la productivité et la compétitivité de l’économie canadienne. Mais ses patrons politiques s’intéressent peu à sa vision de l’économie.

La reprise économique plus forte permet au gouvernement d’augmenter ses recettes plus rapidement que prévu. À court terme, du moins, l’inflation aide le gouvernement à remplir ses coffres grâce aux impôts sur les salaires, qui augmentent, et aux taxes sur les produits et services, puisque les prix à la consommation ont bondi ces derniers mois. Mais si elle perdure trop longtemps, l’inflation deviendra un sérieux problème pour le gouvernement. L’indexation des pensions de vieillesse et les hausses salariales des employés du secteur public fédéral pourraient engendrer des dizaines de milliards de dollars en dépenses additionnelles annuelles pour Ottawa. Une hausse accélérée des taux d’intérêt par la Banque du Canada, qui viserait à mater l’inflation, entraînerait une augmentation des frais de la dette publique fédérale. On risquerait de renouer avec le cercle vicieux qui avait forcé le gouvernement de Jean Chrétien à exécuter un important coup de barre en 1995 en sabrant brutalement les dépenses, notamment dans les transferts aux provinces.

C’est afin d’éviter un tel scénario catastrophique que plusieurs économistes voudraient que le gouvernement Trudeau commence dès son prochain budget à énoncer un plan de retour à l’équilibre budgétaire et de retour au niveau de dette prépandémique, soit d’environ 30 % du PIB. Il serait tout aussi essentiel, selon eux, que le gouvernement se dote d’une stratégie pour favoriser la compétitivité de l’économie canadienne et pour accroître l’investissement privé au pays. « L’investissement favorisant la croissance n’est pas au rendez-vous, et cette tendance était déjà évidente avant la pandémie, a fait remarquer dans une récente étude l’économiste Stéfane Marion, de la Banque Nationale. Quelle que soit la cause de cette carence d’investissement privé, nous devons redresser la barre. Le Canada est très dépendant des capitaux étrangers pour financer son compte courant, qui deviendra sans doute déficitaire en 2022. Si nos perspectives de croissance paraissent inintéressantes dans un monde postpandémique, une fuite des capitaux nous guette. »

Nul ne le sait mieux que M. Sabia. Durant la décennie qu’il a passée à la tête de la Caisse, celle-ci a augmenté considérablement ses investissements à l’étranger afin de doper ses rendements. C’est ainsi qu’en 2020, plus des deux tiers des 366 milliards en actif net du bas de laine des Québécois étaient investis en dehors du Canada.

En tant que sous-ministre, M. Sabia cherche à convaincre ses patrons de l’importance de ramener les investisseurs au Canada. Il ne semble pas avoir eu beaucoup de succès. Le prochain budget sera donc un moment de vérité pour lui. Va-t-il enfin réussir à y mettre sa marque ?

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