Le retour à la normale

C’est une année qui s’achève aussi tristement qu’elle a commencé : la même morosité, les mêmes angoisses, les mêmes contradictions. Plus tôt cette semaine, le premier ministre François Legault s’est encore une fois laissé emporter. Dans un élan d’enthousiasme, il a déclaré qu’il songeait à permettre « aux familles nombreuses » de se rassembler sous un même toit durant les Fêtes, jusqu’à un maximum de 25 personnes.

C’est bon pour le moral, la famille, claironnait-il, ressassant pour la millième fois son discours de bon père de famille pétri de référents tous droits sortis des années 1950. Sauf que son entêtement à croire à la tenue d’un « Noël normal » était, cette année encore, en totale contradiction avec les drapeaux rouges agités par la Santé publique depuis l’arrivée du variant Omicron.

J’écris ces lignes dans l’attente plus ou moins fébrile du point de presse d’urgence qui, à n’en point douter, dissipera pour de bon le mirage d’une entrée « normale » dans l’année 2022. « Le retour à la normale » : je dois vous dire que j’essaie depuis un bon moment déjà d’arrêter de penser l’après-pandémie dans les termes de la « normalité retrouvée ». Je crois en fait qu’il n’y aura pas de retour à la normale. Tout simplement parce que les temps « anormaux » que nous traversons dépassent largement la pandémie.

Toujours au registre de la gouvernance par mystification de la réalité empirique, cette semaine, le ministre de l’Environnement, Benoit Charrette, s’est montré inquiet. C’est que les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté au Québec depuis 2019, remarque-t-on. Si bien que l’on s’éloigne toujours plus de l’atteinte des objectifs climatiques fixés pour 2030 — des objectifs déjà timides. « Ça fait mal », a conclu le ministre. On se demande si, vraiment, il pouvait s’attendre à autre chose, alors que son propre gouvernement n’a rien mis en place pour diminuer considérablement les émissions de GES là où ça compte (dans le secteur des transports, dans le secteur industriel, dans le secteur extractif).

La même stratégie de déni est à l’œuvre en matière de protection de la biodiversité. La semaine dernière, on apprenait que les caribous de la Gaspésie et de Charlevoix vont disparaître, c’est désormais presque certain. En Gaspésie, il ne reste plus que 32, peut-être 36 bêtes, selon le dernier inventaire de population réalisé par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP). Ils étaient environ 75 en 2017, et tout indique que le déclin est appelé à se poursuivre. Les caribous de Charlevoix sont dans une posture encore plus précaire : il ne reste plus que 17 spécimens, dont un seul faon. Au point où tous ces animaux devront être envoyés en captivité — une solution de dernier recours, adoptée dans l’espoir de sauver, peut-être, ce qu’il reste de la harde. Mais le fil de l’espoir est très mince.

La décimation des populations de caribous est la conséquence directe de l’activité humaine. Ce n’est pas un secret, le MFFP en fait d’ailleurs état depuis longtemps : leur habitat a été progressivement endommagé au fil du temps, surtout par les activités de l’industrie forestière. Si bien que la survie de l’espèce est maintenant compromise à court terme.

Ce problème était déjà bien connu sous le gouvernement libéral, lequel n’a pas fait grand-chose pour renverser la vapeur. Or le gouvernement Legault — comme le rapportait récemment Alexandre Shields dans ces pages — ne fait que perpétuer le laisser-faire, alors qu’on ne s’est doté d’aucun plan sérieux pour protéger l’espèce à long terme. Pour l’instant, on ne trouve rien de mieux à proposer que de retirer les derniers animaux de leur habitat, en espérant, peut-être, en sauver quelques-uns.

Ce n’est pas la première fois qu’on tente ce genre de manœuvre. Déjà en 2020, en Abitibi, une harde de caribous menacée par l’industrie minière et forestière avait été placée en captivité, à Val-d’Or. Sauf que depuis, parmi les sept bêtes capturées, l’une est morte dans l’enclos. La capture et le « contrôle » des prédateurs, indiquent les experts, constituent une solution de dernier recours, dont l’efficacité est douteuse. Pour renverser la vapeur et freiner la disparition d’une espèce animale, il n’y a pas 36 solutions : il faut cesser de détruire son habitat. Les béquilles, les solutions de la dernière chance, adoptées dans l’urgence, reviennent à placer sous une cloche de verre ce que l’on a déjà condamné à disparaître.

Cette sombre manœuvre est à l’image de l’esprit de notre temps. Vous excuserez mon élan de pessimisme en cette fin d’année, mais je ne vois pas trop comment faire autrement.

« L’anormalité » telle que nous la définissons depuis mars 2020 a au fond peu à voir avec les restrictions sanitaires, avec le nombre de cas quotidiens, avec la possibilité, ou non, de faire rouler l’économie comme d’habitude. Les vagues de restrictions, puis d’assouplissements sanitaires, sont un paravent qui masque une autre tempête : celle de la crise climatique et de la destruction inévitable des milieux de vie que nous connaissons et que nous aimons. Les deux dernières années n’ont fait que précipiter les conditions de notre plongée permanente dans l’anormalité. Nous nous tenons bel et bien dans l’âtre du pire ; du pire qui reste à venir.

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