La révérence du moine errant

Le moine  Matthieu Ricard dans la grotte de Bhala,  au Tibet  oriental.  L’apôtre de  l’Himalaya suit la trace de ses maîtres sur  le chemin  de la libération.
Raphaële Demandre Le moine Matthieu Ricard dans la grotte de Bhala, au Tibet oriental. L’apôtre de l’Himalaya suit la trace de ses maîtres sur le chemin de la libération.

« Je n’ai d’autre souhait que de pouvoir mourir dans mon ermitage à Namo Buddha, ou dans un lieu similaire au Tibet ou ailleurs », écrit sobrement le moine Matthieu Ricard à la fin de ses mémoires, Carnets d’un moine errant. Namo Buddha, un village et un monastère suspendus à 2565 mètres, à 40 kilomètres de Katmandou, au Népal, à mi-chemin entre souffrances humaines et délivrance spirituelle… Une visite Google suffit à confirmer l’élévation et l’horizon époustouflant.

C’est peu dire que Matthieu Ricard, le plus célèbre moine bouddhiste français, a consacré 50 ans de sa vie à l’Himalaya, multipliant les voyages, s’établissant tantôt en Inde, tantôt au Bhoutan ou au Népal, pour faire de la Dordogne sa seconde patrie. Il raconte être né en 1967, à l’âge de 21 ans, à Darjeeling, en Inde.

À l’occasion de la publication des Carnets d’un moine errant, j’ai souhaité m’entretenir avec l’interprète en français du Dalaï-Lama depuis 1989 pour faire le bilan avant son départ de la vie publique, du bavardage et du cirque médiatique, à des réincarnations de sa quête initiale.Ces mémoires, qu’il préfère qualifier plus humblement de « témoignage », se déroulent de 1967 à aujourd’hui, juste avant la pandémie.

L’homme à la robe safran nous emmène au cœur d’une aventure singulière qui n’a rien à envier à une Alexandra David-Néel, première femme occidentale à avoir pénétré dans Lhassa. Le moine a franchi la frontière hermétique du Tibet une vingtaine de fois en compagnie de ses maîtres et nous donne accès aux enseignements qu’il a reçus de première main depuis un demi-siècle. Il nous donne à voir un peuple entiché de cérémonies et de ses bonzes, mais plus proche de la nature et du sens de la vie, mort incluse.

Dans mon cas, je ne serais jamais resté un demi-siècle dans l’Himalaya si je n’y avais pas rencontré des êtres capables de m’indiquer ce chemin avec discernement et bienveillance

 

Ce scientifique — il est également docteur en génétique — relate dans son ouvrage plusieurs événements inexplicables d’un point de vue neuroscientifique ou biologique et dont il fut témoin au fil des ans. Des maîtres spirituels arrivent à lire dans les pensées des disciples, dont celles de Matthieu Ricard. Encore plus troublant, leur corps reste intact, en position assise, sur une longue période après leur mort.

« Je suis bien conscient qu’il n’y a aucune explication scientifique raisonnable à de tels événements. Je relate simplement ce que j’ai vécu. Je n’invente rien et n’avais pas fumé la moquette », ironise le moine. Il ajoute que notre cerveau contient 300 milliards de neurones et que cet organe vivant est le plus complexe qui soit sur Terre. « La science est un processus qui évolue. Mais comme me disait le neuroscientifique Wolf Singer : “Si tout cela s’avère exact, nous sommes dans le pétrin et il faudrait changer le paradigme dominant des neurosciences, ce qui n’est pas une mince affaire.” »

Poursuite du bonheur et altruisme

Ces carnets constituent un legs, celui d’un homme de 75 ans au destin peu commun qui a consacré sa vie à rapprocher l’Orient de l’Occident. Il l’a fait par la parole, les traductions de textes sacrés tibétains, ses photographies archivées, mais aussi par l’intelligence de son regard et de son sourire. Par sa simple présence effacée de témoin.

Ricard s’est d’abord fait connaître grâce au livre Le moine et le philosophe, où il dialoguait avec son père, le philosophe Jean-François Revel, en 1997. Il nous offre cette fois un ouvrage très bouddhiste, d’une étoffe plus spirituelle que les précédents. « Ce n’est pas simplement sur le bonheur et le développement personnel. Ce n’est pas un livre de supermarché », convient-il en visioconférence du village de Dordogne où il s’occupe de sa mère de 98 ans depuis le début de la pandémie. Elle-même a vécu plusieurs années à Darjeeling et fut une condisciple bouddhiste aux côtés de son fils.

À choisir, je préfère mourir dans mon ermitage, l’esprit clair et serein, plutôt que dans un aéroport

 

« Je me fiche totalement de ce qui va me survivre, me lance-t-il. Il était temps que je témoigne tant que mon cerveau fonctionne encore à peu près. » Et il se défend bien d’avoir voulu faire étalage de son ego sur 750 pages. Son ego loge à 3800 mètres au-dessus de tout cela.

Je lui fais remarquer qu’on reçoit d’immenses vagues de bienveillance en le lisant, comme si toute cette sagesse transpirait un peu jusqu’à nous. Et, bien sûr, nous revenons sur l’altruisme, auquel il a déjà consacré un autre ouvrage. La pandémie a cruellement démontré les limites de l’individualisme. « Nous sommes profondément interdépendants, et notre bonheur se construit avec et à travers les autres. L’égoïsme est donc une situation perdant-perdant. En revanche, l’altruisme fait du bien aux autres — c’est son but. Mais, de surcroît, comme un bonus, c’est aussi la meilleure façon pour celui qui le pratique de donner un sens à son existence. C’est donc une situation “gagnant-gagnant”. »

Confinement et chemins intérieurs

Malgré les difficultés rencontrées depuis presque deux ans, pandémie oblige, Matthieu Ricard note une recherche de l’anthropologue Andreas Roepstorff, de l’Université d’Aarhus au Danemark. Sur 1600 témoignages du monde entier sur les expériences de confinement, il y aurait eu 48 % de retours positifs contre 16 % de négatifs. Les gens utilisaient davantage le « nous » également.

« Ces témoignages font notamment état de “retrouver une tranquillité qui leur faisait défaut dans une vie débordante d’activités”, d’un “temps de réflexion”, de “moments bienvenus passés avec des êtres chers”, et pour ceux qui étaient confinés en dehors des villes, d’un sentiment de reconnexion avec la nature », constate le moine, qui ne semble pas surpris par ces découvertes dont il connaît les bénéfices.

Par contre, maintenir le lien avec la communauté lui semble impératif. « En période de crise, il importe de mettre l’accent sur notre humanité commune, de faire preuve de solidarité et de comprendre que si nous sommes arrivés dans des esquifs différents, aujourd’hui, nous sommes tous dans le même bateau. »

Quant à cet admirateur de Thoreau, il retournera à la traduction de textes tibétains et à ses marches en forêt périgourdine en attendant de retrouver ses maîtres, les neiges éternelles et une cohérence qu’il apprécie vivement. « Lorsque j’ai rencontré des maîtres spirituels tibétains en Inde, j’ai découvert une parfaite cohérence entre ce qu’ils enseignaient et ce qu’ils étaient. Le messager était aussi le message. Depuis, ils n’ont cessé d’inspirer mon existence. »

Merci, monsieur Ricard, d’avoir été ce messager inspirant pour nous.

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | Manquer de jus, mais pas de voisins

Plus de 40 heures sans électricité dans mon coin de campagne, en Estrie. Mon voisin immédiat résume, il a l’habitude : en moyenne cinq à huit pannes par année, de quatre heures à trois jourschaque fois. Les génératrices vrombissent et donnent une tonalité particulière à ce dimanche de décembre sans neige, quasi printanier. Je vais faire bouillir de l’eau chez Normand et Sylvie contre un pot de caramel à la fleur de sel. Le troc est gagnant-gagnant. Mon voisin d’en face, Yves, est venu me couper une branche d’arbre arrachée par les forts vents, en short, grimpé dans une échelle avec sa scie à chaîne. Rebelote pour le caramel. Mon autre voisin, Sol (un jour, je vous en parlerai), vient m’offrir du petit bois pour allumer le feu. Sol, un Cri égaré en Estrie, en a vu d’autres. Il fait cuire de la banique sur son poêle à bois, il regarde le temps passer dans la forêt et il jase avec sa compagne chérie. Quarante heures, c’est quoi dans une vie quand tu es bien entouré ?

Placé Carnets d’un moine errant, de Matthieu Ricard, en haut de la pile pour les vacances. Je poursuivrai la lecture de ce livre unique à déguster lentement. J’en profite pour vous signaler que je publierai l’intégralité de mon entrevue avec l’auteur (la partie écrite) sur ma page Facebook (public) d’ici dimanche. Le moine est généreux et je m’en voudrais de conserver à mon seul bénéfice ses propos à la fois solides et lumineux. Cadeau. https://bit.ly/3GJKjpo

Aimé ce texte de Jean-Claude Ravet dans la revue Relations. Dans cette époque où la science est invoquée comme justification pour à peu près tout, il est peut-être utile de recadrer et d’expliquer ce qu’est le scientisme, idéologie selon laquelle « la science et la raison seraient en mesure de rendre le réel transparent et malléable à souhait, en offrant les seuls critères adéquats pour définir ce que nous devons faire pour vivre bien ». Un texte utile à méditer juste avant le solstice et les multiples célébrations vides de sens qui en restent. Il subsiste une part de mystère dans l’infiniment grand, heureusement. https://bit.ly/3m9lLyd

J’en profite pour mentionner le numéro d’automne 2021 de la revue, dont le thème était « En quoi croyons-nous ? ». https://bit.ly/3GRTt3r

 

Pris congé pour fêter Noël en solo (et en duo), retrouver les chemins intérieurs et reprendre un manuscrit. J’en profite pour vous souhaiter des Fêtes intimes et chaleureuses, remplies de sens et de sacré. N’oubliez pas que « trois est une foule » ! https://bit.ly/3EYFrw5

De retour le 14 janvier… si Dieu le veut !

 

À voir en vidéo