Une affaire de zizis

Peut-être avez-vous raté l’appel à la nation à la Charles de Gaulle, le coup de l’arme d’assaut pointée vers des journalistes, le doigt d’honneur dressé de la banquette arrière de sa berline, ou encore, les nombreuses prestations toujours hautes en couleur (« Quand on m’attaque, je cogne trois fois plus fort ! ») dont regorgent les médias français. Mais sans doute connaissez-vous son nom ou son physique « souffreteux » — qu’on dirait tiré d’un conte pour faire peur aux enfants.

Le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour « a déboulé il y a quelques mois comme un chien fou dans une morne campagne présidentielle, ouvrant spectaculairement le jeu électoral », écrit le magazine L’Obs. Un peu comme Donald Trump aux États-Unis en 2016, Zemmour arrive en extraterrestre, baveux à souhait, sans véritable programme, sans véritable intérêt pour la politique non plus, mais avec un intérêt consommé en lui-même. Bien que l’élection de ce dernier soit plus improbable que l’était celle de Trump — la France étant la France, une certaine bienséance s’impose —, Zemmour se positionne lui aussi comme l’homme fort venu sauver le pays de l’immigration, des femmes et des gais, « ces bobos communautaristes […] qui nous dévirilisent ».

Auteur de La France n’a pas dit son dernier mot, monsieur Z. est nettement plus érudit que son pendant américain, mais il est également plus réactionnaire. Peut-être justement parce qu’il est subjugué par ce qu’il appelle le roman national, « ce récit mythique d’une France imaginaire construit au XIXe siècle », patriarcal et catholique à souhait. Plus que l’agent orange, Zemmour a une dent aiguisée contre tout ce qui dépasse : l’Immigrant, la Femme, le Musulman.

Comme son mentor xénophobe, le père de l’Action française, Charles Maurras (1868-1952), qui ciblait les juifs, les protestants, les « métèques » et les francs-maçons, Zemmour, lui, croit que le pays sera sauvé quand on en aura fini « avec les musulmans et les minorités tyranniques ». Et, bien sûr, remis les femmes à leur place. Les femmes sont responsables, selon lui, de la stagnation intellectuelle et économique de l’Europe, car elles « dénaturent » la politique. « Elles ne créent pas, elles entretiennent ; elles ne règnent pas, elles régentent », écrit-il dans Le premier sexe, son pied de nez à Simone de Beauvoir. Et tout ça parce que l’homme européen, confronté à des immigrés plus jeunes et plus vigoureux, « a déposé son phallus à terre », ce qui fragilise le pouvoir politique et permet « la malédiction féminine ».

Zemmour est donc entré en politique — contre toute attente, son entourage n’y croyait guère, et lui non plus, supposément — pour que le phallus reprenne ses droits. Pour que la politique redevienne le combat d’hommes blancs bottant le cul aux intrus malappris au teint bistre, « avec le corps des femmes comme champ de bataille ». Admettez que Donald Trump n’a jamais été aussi éloquent, ni même aussi précis. L’anecdote qui serait à l’origine du saut du candidat d’extrême droite dans l’arène politique est un bon exemple, d’ailleurs, de ce machisme tatillon.

À force d’être applaudi, le candidat polémiste s’était mis, on s’en doute bien, à s’imaginer président. Mais le coup d’envoi est venu un après-midi où sa jeune maîtresse, de 34 ans sa cadette, Sarah Knafo, l’accompagnait à un événement organisé par le magazine Valeurs actuelles. « Tout le gotha catho réac est présent », raconte le journal Libération, pour entendre Zemmour débattre avec le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire. Debout dans la salle, sa jeune « conseillère », qui voudrait voir son Éric s’engager résolument en politique, se plaît à l’agacer au bras d’un autre homme. Ça fonctionne. Il lui rend la monnaie de sa pièce en mordant un peu plus férocement dans son adversaire.

La conquête politique et le rapt des femmes comme consécrations de la puissance masculine, bien que dignes de la préhistoire, sont des comportements toujours bien en vue. Zemmour venait d’en faire la démonstration. « Dans les combats politiques, c’est toujours le mâle dominant qui finit par l’emporter », dit le principal intéressé. Le tour sera joué quelques mois plus tard alors que, désormais divorcé de sa femme, Zemmour s’étale à la une du Paris Match avec sa jeune amie. Sa candidature aux élections présidentielles suivra peu après.

Ce qu’il faut retenir de tout ce guignol est que la montée de l’extrême droite, cette politique de la peur et du ressentiment qui fait tant frémir, est en fait la montée de la masculinité toxique. On a l’habitude de parler de ce phénomène en termes individuels, notamment en ce qui concerne les agressions sexuelles. Que des hommes (car ce n’est certainement pas tous les hommes) aient besoin de dominer pour exister, aient besoin de frapper, d’humilier ou de condamner pour se sentir forts, pour se croire rois et maîtres, est l’idée maîtresse derrière tous les régimes autoritaires ou fanatiques.

Les trois grandes caractéristiques de l’extrême droite — la misogynie, la xénophobie et la nostalgie d’un temps révolu — sont toutes, à la base, les symptômes d’une crise de la masculinité, qui inclut aussi la perte d’emploi, l’augmentation des suicides, la consommation d’opioïdes et d’alcool. La montée de la droite n’est rien d’autre qu’un reflet de l’angoisse des hommes en perte de privilèges et de consécration.

Après Donald Trump, Éric Zemmour nous montre à quel point ce spectacle est pathétique, dangereux et réel.

fpelletier@ledevoir.ca

Sur Twitter : @fpelletier

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