Improbable héros

Jovenel Moïse fut sans doute le président le plus mal élu de l’histoire d’Haïti, État failli aux institutions impuissantes et catatoniques, dissoutes dans la violence et la corruption, en proie aux gangs et aux trafiquants divers.

Par deux fois, fin 2015 puis fin 2016, sur fond d’abstention massive (au moins 80 %), de population apathique, poussé par un prédécesseur douteux (Michel Martelly) qui avait apparemment voulu en faire un jouet, il avait gagné à la suite de processus électoraux immensément sujets à caution, propres à inspirer cynisme et dégoût.

Plus qu’« élu » par son peuple, cet homme avait été « nommé » par des forces étrangères à Port-au-Prince (États-Unis, France, Canada, missions internationales, certaines ONG puissantes), exaspérées de ne plus avoir d’interlocuteurs politiques dignes de ce nom en Haïti.

Ainsi dépeint comme le jouet de son prédécesseur et des forces étrangères, l’homme avait été vilipendé dans une bonne partie de la diaspora, qui en avait fait le diable absolu. Hurlant à l’usurpation, elle lui avait refusé le droit de rester à son poste jusqu’en février 2022, pour un mandat qui devait officiellement durer cinq années.

Il en aura finalement fait quatre et demi, avant d’être assassiné dans son sommeil, le 7 juillet 2021, à l’âge de 53 ans, sa femme à ses côtés — qui a échappé par miracle à la mort et peut aujourd’hui témoigner à charge.


 

Jovenel Moïse n’avait a priori rien du martyr. Mais des révélations du New York Times publiées hier — un journal qui, malgré ses dérives « wokistes », reste un lieu de vraies enquêtes et d’exclusivités à l’international — le font apparaître comme un héros.

Un héros qui, selon cet article-fleuve qui relance l’affaire — au moment où l’enquête officielle est au point mort —, aurait vraiment voulu « faire le ménage », selon l’expression du journal (qui, en passant, publie son article en anglais et en français).

Il l’aurait fait en s’attaquant frontalement au marais pourri des milieux politiques, policiers et judiciaires haïtiens, acoquinés — « pouvoir » et opposition confondus — avec les gangs qui enlèvent les passants contre rançons et les trafiquants qui font transiter par de petits avions la cocaïne du Venezuela vers les États-Unis.

Il voulait par exemple purger les services douaniers qui fermaient les yeux, ou ordonner la destruction des pistes d’atterrissage « clandestines »… aux localisations connues.

Moïse, selon le New York Times, avait dressé une liste des personnalités ayant les deux mains dans le narcotrafic. Cette liste, il s’apprêtait à la « donner » à la DEA, l’agence fédérale américaine antidrogue… dans un contexte où la justice locale, gangrenée par la corruption, faisait de la résistance passive à toute avancée sur ce front.

Le témoignage de la veuve, Martine Moïse, semble confirmer que les meurtriers cherchaient des documents dans la maison du président, documents qu’ils auraient trouvés au moment de leur forfait.

Quant aux noms mentionnés dans l’article, ils incluent ceux de l’ex-président Michel Martelly et de Charles (« Kiko ») Saint-Rémy, homme d’affaires sulfureux, beau-frère du précédent : deux hommes qui, selon le New York Times, « muselaient la présidence » de Jovenel Moïse.

Il est aussi question d’un certain Dimitri Hérard, qui était alors chef de l’Unité de sécurité générale du Palais national, et qui n’aurait pas bronché, alors que, de la chambre du couple présidentiel, arrivaient des appels à l’aide désespérés. L’actuel premier ministre, Ariel Henry, aurait aussi été en contact téléphonique, juste avant les événements, avec certaines personnes sur place.


  

Bien sûr, on peut reconstruire tous ces événements sans canoniser la victime, et y voir plutôt des règlements de comptes mafieux entre corrompus « égaux ».

Mais le déroulement des événements, tel qu’il est exposé par le quotidien new-yorkais, laisse fortement penser que le président de ce malheureux pays, ayant peut-être naguère trempé dans ce marais, s’est réveillé un beau matin en se disant que ça ne pouvait plus continuer comme ça.

Si cette interprétation est la bonne, alors Jovenel Moïse apparaît aujourd’hui comme un héros et un martyr d’Haïti.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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