Un vase de cristal avec des guirlandes «cheap»

Quand, en 1953, le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott parle pour la première fois de la « good enough mother », c’est près d’un demi-siècle de culpabilisation des mères par la psychanalyse qui relâche enfin un peu les crocs. Cette mère, ni « totalement bonne », ni « totalement mauvaise », par son inclination « suffisante » à répondre aux besoins de son bébé, pouvait enfin être à la fois contenante et « faillible ».

Après avoir observé des centaines d’interactions impliquant des nourrissons et leur mère, l’expert avait tout simplement mis au jour ce que les parents de notre époque semblent avoir tant besoin de se remémorer : la faillibilité du parent, la « désillusion » de l’enfant face au parent idéal, est non seulement normale, mais nécessaire à l’émergence de ce que nous appelons le « true self », le « vrai soi » chez l’enfant.

Évidemment, cette faillibilité prend place dans une multitude d’autres attitudes, au sein d’un flot continuel d’interactions duquel se dégage, au bout du compte, un « nombre suffisamment élevé » de réponses parentales positives. À ce sujet, les plus récents travaux des psychanalystes Beatrice Beebe, Phyllis Cohen et Franck Lachmann, qui ont analysé à la milliseconde des heures, captées sur caméra, d’échanges entre des mères et des nourrissons, valent le détour. On en ressort attendris, certes, mais encore plus convaincus de combien Homo sapiens est, dès son arrivée sur terre, une créature profondément relationnelle, dont la survie dépend d’une intersubjectivité continuelle avec ses figures d’attachement.

Nos hécatombes pandémiques en matière de santé mentale ont eu de quoi nous le rappeler. Non, nous, humains, ne sommes pas faits, ni pour la solitude trop prolongée, ni pour tenir devant des images de visages en deux dimensions sur écran plat en guise de collègues pendant de si nombreux mois.

N’empêche, en ce mois de décembre où tous les parents se ruent, cartes de crédit en main, vers l’assouvissement des désirs de leurs enfants, les mots de Winnicott me semblent encore si justes. En phase avec le reste de notre culture, les relations parents-enfants contemporaines ne semblent tolérer ni le vide, ni l’insatisfaction, transformant souvent ce qui devrait être une interaction « suffisamment bonne » (mais surtout vraie) en une « représentation » de la relation, telle qu’elle « devrait être ». En résultent une misère affective profonde, qui débute par le sentiment « du vide en soi », de la peur de l’intériorité et une réelle incapacité à être authentique. Bon nombre de symptômes prennent, on pourrait le penser, leur source dans ces théâtres qui nous éloignent tous de ce dont nous avons simplement besoin ; d’interactions authentiques, « suffisamment ajustées » à nos besoins.

Alors que nous voulons tant « voir la magie dans leurs yeux », il est bon de nous rappeler que c’est aussi un reflet de notre parentage sans faille que nous souhaitons retrouver. Si quelques contre-propositions à cette image du parent parfait ont bien habité l’espace public de la dernière décennie, il n’en demeure pas moins que, dans l’intimité, la culpabilité parentale, le sentiment d’insuffisance et les rivalités narcissiques entre parents (séparés ou non) occupent bien nos fameuses charges mentales.

Les parents ne sont pas à blâmer, ayant été détournés, souvent dès l’annonce de la grossesse, de leur savoir propre par une série de professionnels qui, s’ils sont bien intentionnés, transmettent néanmoins le message que le « savoir mettre au monde un enfant et l’éduquer » se trouve bien « au dehors de soi » et non « en soi ».

Alors que vous m’écrivez le récit de vos Noëls mélancoliques, de vos familles imparfaites, parfois criblées de conflits et de déchirements divers, ce n’est pas la satisfaction de vous savoir souffrants que je ressens, évidemment, mais bien quelque chose de la si rassurante humanité dont nous sommes empreints, quand nous sommes vrais. Cette vérité me semble le début de toutes les réparations, comme ici, dans le récit de Flavie qui, avec ses images, fait un clin d’œil à la mère « qui contient », mais aussi à la fragile et magnifique imperfection de la vie.

« J’ai commencé à haïr Noël quand ma mère est tombée malade d’un cancer, à 46 ans. J’avais 12 ans. Elle est morte cinq ans plus tard, à 51 ans, à la fin d’un calvaire dont personne n’a jamais reparlé dans notre famille.

Maintenant, j’erre entre la détestation de ces fêtes absurdes et le désir de souligner le solstice, le retour de la lumière, avec peut-être, parfois, les gens que j’aime.

Je vais bientôt sortir mes fragiles boules de verre rose, que j’ai depuis des décennies.

Elles sont en verre, pas en plastique. Pour moi, ça compte.

Je les mets dans un beau vase de cristal qui me vient de ma mère, mêlées avec des guirlandes cheap de perles argentées du Dollarama. C’est joli. »

Oui, Flavie, c’est très joli. C’est comme la vie.

Appel aux récits

Racontez-moi vos histoires de familles rapaillées, vos Noëls pas si parfaitement heureux, vos histoires tristes, mais vraies, qui se vivent aussi sous les sapins lumineux. nplaat@ledevoir.com

* Pour jeter un œil aux travaux de Beatrice Beebe : beatricebeebe.com/books



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