Durcir le ton

Entré en fonction cette semaine, le nouvel ambassadeur des États-Unis au Canada n’a pas tardé à exprimer son désir de voir le gouvernement de Justin Trudeau durcir son discours envers la Chine. « Pour le Canada et les États-Unis, ainsi que pour tout autre pays démocratique au monde, on pourrait dire que la Chine constitue notre plus grande menace, a déclaré David Cohen. Il est important que, pendant que le Canada formule sa politique envers la Chine et que les États-Unis clarifient la leur, nous nous alignions. »

Les propos de M. Cohen témoignent d’une exaspération certaine de la part du gouvernement du président Joe Biden en ce qui concerne la mollesse du gouvernement Trudeau, qui essaie inlassablement de ménager la chèvre et le chou pour ne pas s’attirer les foudres du régime communiste chinois. Un tel comportement était peut-être justifiable pendant que les deux Michael crevaient dans les prisons chinoises.

Mais avec leur libération et leur retour au pays en septembre dernier, Ottawa n’a plus de raisons de ménager Pékin. D’autant plus que la patience de nos alliés tire à sa fin et le gouvernement Biden essaie de bâtir une coalition des démocraties pour contrer les visées de la
Chine dans la région indopacifique.

Le système juridique chinois

Or, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a fait une déclaration étonnante mercredi sur les ondes de CBC en affirmant que Michael Spavor et Michael Kovrig sont « en liberté sous caution en ce moment en vertu du droit criminel chinois ». Alors que le Canada avait toujours qualifié la détention des deux hommes d’arbitraire, en faisant remarquer que le système juridique chinois n’en était pas un, voilà que Mme Joly semble lui accorder une légitimité. Comment interpréter autrement ses propos ? La sortie de Mme Joly, qui vient d’être nommée au sommet de la diplomatie canadienne malgré un parcours qui ne la prédestinait pas à ce poste, démontre encore une fois l’hésitation du gouvernement Trudeau en tout ce qui touche aux relations sino-canadiennes.

Certes, Ottawa s’est rendu à l’évidence cette semaine en se joignant aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à l’Australie en annonçant un boycottage diplomatique des Jeux olympiques d’hiver de Pékin qui débutent le 4 février prochain. « Nous sommes profondément troublés par les violations des droits de la personne du gouvernement de la Chine », s’est limité à dire M. Trudeau en annonçant la décision de son gouvernement aux côtés de Mme Joly et de la nouvelle ministre des Sports, Pascale St-Onge. Rappelons que les membres du Conseil des ministres se sont abstenus en février dernier lors de l’adoption d’une motion reconnaissant le génocide perpétré par la Chine contre les Ouïghours dans la province du Xinjiang.

Un boycottage diplomatique des Jeux olympiques

Certes, la décision des États-Unis de lancer un boycottage diplomatique des Jeux n’a pas fait l’unanimité au sein de la communauté internationale. Le président français, Emmanuel Macron, a livré une mise en garde. « Il ne faut pas politiser le sujet, surtout quand c’est pour prendre des mesures toutes petites et symboliques. » Mais ses réserves ne seraient pas étrangères à son désir d’éviter des représailles de la Chine puisque Paris s’apprête à accueillir des Jeux olympiques d’été en 2024. Aussi symbolique qu’il soit, un boycottage diplomatique a le mérite d’attirer l’attention du monde entier sur le sort des Ouïghours.

Le député bloquiste Alexis Duceppe-Brunelle avait raison de condamner la lenteur d’Ottawa dans ce dossier. Depuis des mois, il demandait au gouvernement de réclamer le report des Jeux pour permettre à une mission d’observation d’enquêter sur la situation au Xinjiang. La Chine n’aurait sans doute jamais accepté une telle ingérence dans ses affaires internes. Mais au lieu d’agir, le gouvernement a gardé le silence jusqu’à ce que ses alliés montrent leurs cartes.

« C’est typique de la politique étrangère du premier ministre, en ce sens que nous agissons avec un jour de retard, nous attendons de voir ce que font les autres et nous choisissons l’option la moins risquée », a déclaré cette semaine au Devoir l’ancien ambassadeur du Canada en Chine David Mulroney. Peu avant l’annonce de M. Trudeau sur les Jeux, l’ancien représentant du Québec en Chine Jean-François Lépine avait mis le doigt sur ce problème dans ces mêmes pages : « Le gouvernement canadien souffre beaucoup de son indécision et de son manque d’orientation précise sur la scène internationale. »

Alors que le gouvernement Trudeau tarde toujours à annoncer s’il compte interdire la participation du géant chinois des télécommunications Huawei dans les réseaux 5G canadiens, le départ de Dominic Barton à la tête de l’ambassade du Canada en Chine devrait servir d’occasion pour formuler une politique plus musclée envers ce pays. Mme Joly n’en est peut-être qu’à ses débuts, mais si elle veut que son passage aux Affaires étrangères ait un sens, elle devrait rompre avec l’approche de ses prédécesseurs, en commençant par corriger ses propos malheureux sur les deux Michael.

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