Il faut bien manger

Cela ne surprend pas celles et ceux qui angoissent depuis un bon moment déjà devant les étals de l’épicerie : le rapport annuel sur le prix des aliments, publié jeudi, indique qu’en 2021, au Canada, le prix de la nourriture a augmenté de 3,8 %, et dans la prochaine année, l’augmentation pourrait atteindre 7 %. Si bien que pour nourrir une famille de quatre personnes, il faudra débourser en 2022 en moyenne 14 767,36 $, soit 966,08 $ de plus que l’année dernière. Ça fait beaucoup, alors que, sans surprise, les salaires ne connaissent pas la même croissance.

L’aggravation de l’insécurité alimentaire n’est pas un phénomène qui se limite au Canada. Au printemps 2021, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) constatait que l’année 2020 avait précipité au moins 155 millions de personnes dans une situation « d’insécurité alimentaire aiguë » à travers le monde. Une importante proportion de ces personnes se trouvait dans une situation « catastrophique » ou « urgente », c’est-à-dire qu’elles étaient à risque de mourir de faim. Il s’agit du pire bilan des cinq dernières années.

Pour l’expliquer, on évoque les conflits, le choc économique induit par la pandémie, ainsi que l’intensification des événements météorologiques extrêmes, qui ont perturbé tant l’agriculture que la transformation et le transport des aliments. La crise climatique est appelée à accentuer cette tendance — et 2021 nous a bien montré que nous avons déjà les deux pieds dans la catastrophe qui vient.

Le rapport sur le prix des aliments prévoit que le Québec sera moins touché que la moyenne des provinces canadiennes par l’augmentation de la facture de l’épicerie. Malgré tout, le Bilan-Faim 2021, dévoilé en octobre et rassemblant les données provenant du réseau des Banques alimentaires du Québec, révèle que plus de 600 000 Québécois ont fait une demande d’aide alimentaire dans la dernière année. Cela représente une augmentation de 21,6 % par rapport à 2019. On note aussi, et c’est sans doute ce qui est le plus inquiétant, une augmentation de 40 % des personnes qui ont un emploi et qui doivent néanmoins demander un panier de provisions pour se nourrir convenablement.

Sans surprise, la plus forte croissance de l’insécurité alimentaire a été observée durant les premiers mois de la crise sanitaire. Sauf que le retour à la vie d’avant la pandémie n’a pas apaisé les choses. Les organismes qui offrent de l’aide alimentaire l’ont d’ailleurs rappelé à chaque étape vers la quasi-normalité : il y a des gens, de plus en plus de gens, pour qui la détresse s’est installée pour durer. À la fin de l’année 2020, les banques alimentaires se disaient déjà dépassées par la demande, et leur personnel usé par la charge de travail. L’inflation ne fait qu’aggraver une situation qui était déjà critique ; un problème que la charité seule ne peut pas résoudre.

Ce n’est pas un hasard si la vie apparaît de moins en moins supportable pour bon nombre de citoyens, alors même que l’on s’inquiète partout de la pénurie de main-d’œuvre et qu’on offre des incitatifs financiers considérables pour former des travailleurs dans différents domaines. Cela reflète une conception très claire de l’économie, où l’on mise avant tout sur l’emploi pour répondre aux besoins sociaux, sans se préoccuper de celles et ceux qui n’ont pas le minimum nécessaire pour même envisager de se former afin de décrocher un emploi qui leur permettrait d’améliorer leurs conditions de vie.

À preuve, tout au long de la pandémie, le Collectif pour un Québec sans pauvreté et d’autres groupes qui défendent les intérêts des personnes en difficulté ont martelé que les aides gouvernementales offertes ignoraient complètement la réalité des personnes bénéficiant de l’aide sociale. Alors que l’on consentait, pour une rare fois, à aider les travailleurs, les prestataires d’une aide de dernier recours ont été tenus à l’écart, comme si l’on estimait que leurs difficultés étaient plus tolérables que celles des travailleurs pénalisés par la COVID.

Lors de sa mise à jour économique de novembre, le gouvernement du Québec a annoncé qu’il distribuerait, en janvier 2022, une « prestation exceptionnelle pour le coût de la vie » : un généreux 400 piastres pour les familles à faible et moyen revenu, afin d’éponger la hausse du coût de l’épicerie et du logement.

Disons qu’il n’y a pas de quoi améliorer durablement la situation des ménages qui pâtissent le plus de l’augmentation du coût de la vie. Mais puisqu’on parle de se loger, il ne faudrait pas voir la crise du logement, dont on parle beaucoup depuis un an, comme un enjeu indépendant de l’insécurité alimentaire. Le Bilan-Faim indique à ce sujet que 62 % des utilisateurs des banques alimentaires louent un logement sur le marché privé — là où les loyers s’emballent et où la spéculation fait pression sur les locataires. Cela suggère que tant qu’on ne favorisera pas les solutions qui ne passent pas par le marché privé pour résoudre la crise du logement, l’insécurité alimentaire risque de gagner du terrain.

On parle de l’inflation et de l’augmentation du coût de la vie comme d’un phénomène météo immuable, qu’il faut subir en espérant qu’il passe sans faire trop de dommage. Or, nous disposons de tous les politiques nécessaires pour éviter de laisser des gens derrière. Il suffit d’avoir la volonté de les utiliser.

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