Le rétroviseur de West Side Story

Les membres des gangs de rue vont-ils au cinéma ? Si oui, que penseront-ils du West Side Story de Steven Spielberg, 60 ans après le film iconique aux dix Oscar de Jerome Robbins et Robert Wise, histoire qui met en scène leurs semblables, leurs frères ? La romance entre des tourtereaux de clans rivaux à New York, inspirée de Roméo et Juliette, de Shakespeare, leur semblera (peut-être comme à nous) bien candide. Mais ils y retrouveront leurs tensions, leur furie. Dans la main de jeunes gens des quartiers chauds, un couteau, un revolver luisent, le sang coule, la mort prend son pied. Il y a de L’opéra de quat’sousdans cette tragédie musicale.

Et si le film donnait aux jeunes trompe-la-mort l’envie de danser et de chanter comme aux personnages, ce serait déjà une façon de canaliser leurs frustrations féroces. Chose certaine, ces spectateurs des premières loges saisiraient que la force des deux productions cinématographiques repose davantage sur les affrontements de leurs guérillasurbaines que sur les amours du tandem principal en trame d’appât.

On a parfois besoin du remake d’un film pour mesurer les avancées et les redites de nos sociétés. Les gangs de rue sèment la mort plus que jamais, à Montréal comme ailleurs, mais on ne raconte pas leur histoire de la même façon. La discrimination raciale est devenue elle-même un grand combat, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter. À ces courants, le cinéaste de La liste de Schindler s’abreuve, mais à la bienveillance de ses policiers, on croit moins, forcément…

De nouveau, cette musique de Leonard Bernstein et les paroles de Stephen Sondheim, mort récemment, nous emportent. Le choix de Spielberg de montrer la destruction du quartier défavorisé en proie à une gentrification à tout vent témoigne de nos préoccupations contemporaines. Qui se souciait auparavant de bousculer ces modes de vie ? Un énorme boulet détruit des maisons en gros plan, les façades des autres sont marquées de grands X scellant leur condamnation. Sous pareils décombres, la nouvelle version est plus militante que l’ancienne.

Au menu pourtant, une même histoire, située au milieu des années 1950 dans le Manhattan de l’ouest, où des gangs de deux groupes ethniques s’affrontent violemment. Les jeunes blancs, issus des communautés polonaises, irlandaises, etc., contre les Portoricains, discriminés pour cause de teint foncé. Perdants parmi les perdants, mais en résistance accrue.

Je venais de revoir le film original, gardant fraîches en tête ses chorégraphies et ses chansons, ses prises de vue magistrales. Encore ensorcelée par la folle présence de Rita Moreno en Anita, la Portoricaine qui chantait America en virevoltant avec une fougue de tous les diables. Chez Spielberg, ce rêve américain entonné dans la rue avec les amis et les passants semble plus irréel après le règne de Trump. Mais Anita règne sur les deux productions : figure féminine complexe, ardente, indépendante, au grand cœur, mais aux zones sombres, royale puis abîmée, qui requiert une chanteuse et danseuse accomplie. Ariana DeBose relève ce défi avec brio.

En 1961, Rita Moreno était la seule interprète portoricaine du clan des Sharks, ses congénères joués par des Blancs à la peau basanée par le cirage. Pure hérésie à nos yeux contemporains ! Les excès du mouvement wokene doivent pas masquer les importantes évolutions sociales nées de ses hauts cris. Pour cause, sous la gouverne de Spielberg, les rôles des Portoricains échoient à des latinos communiquant en espagnol entre eux, sans sous-titres. À Natalie Wood, vedette caucasienne peu crédible en tendre Maria sous le joug de son frère macho,succède Rachel Zegler dans un emploi plus allumé. Le féminisme est passé par là. Signe des temps également, Anybodys, ce garçon manqué du clan des Jets est tenu désormais par Iris Menas, interprète non binaire. Ce qui lui vaut d’être interdit dans certains pays du Moyen-Orient.

Ironie du sort, c’est Rita Moreno (oscarisée pour sa Anita d’antan) la star réputée de cette nouvelle mouture. Rôle créé sur mesure que celui de la veuve de Doc, porteuse de sagesse. On s’émeut de la retrouver en pont tendu, même dans une prestation de fragilité.

Le film de Spielberg, beau, mais classique, mis à part des morceaux de bravoure scandés, compte moins de chorégraphies exceptionnelles que l’original. Ses magnifiques jeux de caméra paraissent assagis en comparaison, tout comme le dénouement et le générique. Le West Side Story d’aujourd’hui éclaire dans son rétroviseur certaines percées de société en voilant des aspects moins glorieux tels que la violence policière. Une évolution collective d’autant plus relative que le bruit et la fureur des gangs de rue n’auront fait qu’empirer. On ne danse que d’un pied.

À voir en vidéo