La saga Riopelle

Le centenaire du peintre Jean-Paul Riopelle sera célébré avec pompes et œuvres. Mercredi dernier, la fondation à son nom dévoilait les nombreux projets attelés au train des hommages, étalés sur plus d’un an dès le 7 octobre 2022. Grande murale de 60 mètres sur un mur d’hôtel à l’angle des rues Peel et Sherbrooke, pièce de théâtre de Robert Lepage, programme pédagogique, spectacles de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) avec la maison de disques GSI Musique durant le festival Montréal en lumière. Ajoutez une rétrospective en France à Saint-Paul de Vence, et une autre au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa, appelée à voyager à l’étranger. Sans parler d’une nouvelle exposition sur le thème de la migration au Musée d’art de Joliette, d’un spectacle de cirque des 7 doigts de la main, d’un livre de l’historien de l’art Pierre B. Landry, d’un symposium en 2023, et j’en passe. Du grandiose ! De l’inédit ! Il n’en restera pas pour les autres, songe-t-on in petto. On applaudit quand même.

Celui qu’André Breton surnommait le trappeur supérieur se pincerait sans doute pour y croire. Monstre sacré de son vivant, mais à ce point, le phare de L’Isle-aux-Grues… Pas étonnant qu’une peinture de 1954 signée de sa plume ait été adjugée pour 3,7 millions d’euros (5,3 millions de dollars canadiens) le 2 décembre dernier chez Christie’s à Paris. Un sommet ! Sa cote remonte tandis que son nom brille en amont des célébrations.

L’ancien signataire du Refus global est l’un des peintres-sculpteurs québécois les plus appréciés d’un océan à l’autre et le mieux reconnu sur la scène internationale. Il faut dire que ses années parisiennes de l’après-guerre l’avaient inspiré. Des huiles magiques tout en éclats de peinture sur brûlants paysages intérieurs ! Ce géant entre grâce et fureur avait eu droit à des funérailles nationales au Québec en 2002 avec les égards associés à son rang.

N’empêche ! Montréal, son berceau, l’a échappé. Il a bien sa place Jean-Paul-Riopelle dans le quartier des affaires depuis 2004, bientôt sa murale et des tableaux au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) ou ailleurs, bien sûr. Mais le nerf de la guerre repose sur l’inauguration en 2025 de l’Espace Riopelle au futur pavillon voué à son œuvre au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), sur les plaines d’Abraham. L’annonce en fut faite la semaine dernière par la Fondation Riopelle et le gouvernement québécois, assortie d’un budget de 143 millions de dollars.

Le MNBAQ possédait déjà le plus imposant corpus de ses œuvres, dont l’immense triptyque Hommage à Rosa Luxembourg. Demain, il sera le dépositaire en chef de ses lumières pour la postérité. Des philanthropes et collectionneurs privés tels Pierre Lassonde, Michael Audain, André Desmarais, France Chrétien Desmarais, Yseult Riopelle légueront un nombre impressionnant de toiles, de gravures et de sculptures. Tous mécènes regroupés afin d’investir dans la construction du futur pavillon. Ainsi, ce lieu deviendra la vitrine rayonnante de l’héritage de l’artiste pour son peuple comme pour les amateurs et les touristes étrangers. La capitale n’a pas volé ce pactole. Les astres et les volontés s’étaient alignés devant ses pavés.

Le MBAM devait accueillir cet espace Riopelle sous l’administration de Nathalie Bondil, et bien des philanthropes y auraient alors contribué. La directrice, qui n’accordait pas jusque-là tant d’importance aux artistes québécois, avait offert à Michael Audain et à la Fondation Riopelle de créer une nouvelle aile destinée à réunir les 400 œuvres du peintre, dont celles d’Audain et d’autres collectionneurs privés. Le tumulte autour de son congédiement en juillet 2020 aura bousculé quelques ambitions… En novembre de la même année, son successeur, Stéphane Aquin, annonçait retirer ses billes. Les coffres du musée s’étaient vidés durant la pandémie, évoquait-il, les coûts de l’aile consacrée au peintre sur le toit du pavillon Jean-Noël Desmarais explosaient.

La Fondation Riopelle et le ministère de la Culture poussaient encore la roue en direction de la métropole. Hélas ! Le projet était devenu un sans-abri, ce qui ne provoque guère l’enthousiasme des généreux donateurs. Il avait bien été question de loger l’enseigne dans l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis. Ses locaux n’étaient guère adaptés aux immenses surfaces requises, ni ne pouvaient répondre aux normes muséales et sanitaires sans sacrifier la valeur patrimoniale du bâtiment. D’autres cadres furent envisagés, abandonnés. Ça sentait le roussi. À Québec, le milieu s’activait, le MNBAQ concoctait un projet rassembleur. Bingo !

Ainsi la métropole aura-t-elle échappé cette occasion de devenir une plaque tournante pour l’œuvre de son célèbre rejeton. Il reste aux Montréalais cette impression d’avoir été floués au détour, faute de vision collective ou après des altercations souterraines. Ces célébrations du centenaire en seront ici tout assombries.


Une version précédente de ce texte, qui désignait le pavillon Jean-Noël Desmarais du MBAM comme le pavillon Jean-Paul Desmarais, a été corrigée.

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