Les restes de la guerre froide

La guerre froide Est-Ouest, qui avait défini une bonne partie du XXe siècle, a de beaux restes. Après Minsk contre Varsovie avec « l’arme des migrants », Moscou contre Kiev avec les chars et 100 000 soldats massés à la frontière…

Une bonne partie du monde n’a d’yeux que pour la Chine ascendante, intimidante et incontournable. Cette ascension et cette menace structurent indéniablement le XXIe siècle et détermineront en partie ce que vont devenir les nations démocratiques.

Mais sur le front Est européen se jouent également des épreuves de force déterminantes pour l’avenir du monde.

Une invasion de l’Ukraine par la Russie est-elle possible ? Le régime de Moscou nie vouloir le faire, comme il nie avoir aidé en 2014 les rebelles de Donetsk et Louhansk, dans l’Est ukrainien russifié, à faire sécession de Kiev par la force des armes.

Vladimir Poutine avait qualifié, au début de son règne, la chute de l’Union soviétique de « plus grande catastrophe du XXe siècle ». Il a comme fantasme (à peine caché) une sorte de reconstitution de l’Union soviétique, dans son « noyau dur » slave : Russie, Ukraine, Biélorussie.

Mais Poutine, qui excelle dans l’art de la nuisance, tout en laissant planer des doutes sur ses intentions réelles, sait que le prix à payer pour une telle reconstitution de l’Empire pourrait être trop élevé, au-dessus des forces de la Russie actuelle.

D’où cette stratégie de la tension, gradualiste, dans laquelle le « théâtre de l’intimidation » auquel se livre Moscou à la frontière ukrainienne — remake d’un épisode semblable au printemps dernier, mais peut-être plus sérieux cette fois — est aussi important, en soi, que la volonté d’aller vraiment franchir la frontière avec des troupes de conquête et d’occupation.

 

La plupart des Russes n’ont jamais accepté l’indépendance de l’Ukraine, survenue il y a 30 ans. L’événement, malgré le ralliement opportuniste, à l’époque, d’un président Boris Eltsine en situation de faiblesse face à l’Occident, a été et reste vécu à Moscou comme un arrachement, une trahison.

Vue de Moscou, l’idée même d’une Ukraine indépendante, à l’identité distincte, tournée vers l’Europe plutôt que vers Moscou, apparaît comme une aberration.

Vladimir Poutine est résolument de cette école. Il a fait le choix stratégique de souffler sur les braises de la division, dans ce pays fracturé entre Est et Ouest sur des questions sociales, linguistiques, identitaires.

Neuf ans après la « Révolution orange » avortée de 2004, un an après le retour de Poutine à la présidence fin 2012 est arrivée une autre « révolution de la rue » à Kiev : les manifestations « Maïdan » (décembre 2013-février 2014), qui avaient chassé le pouvoir prorusse.

L’heure de la vengeance avait sonné à Moscou : ce furent la conquête et l’annexion de la Crimée au printemps 2014 ; puis la guerre dans l’est de l’Ukraine, en s’appuyant sur des populations locales prorusses… et sur les fameux « petits bonshommes verts », mercenaires à la solde de Moscou.

Les foucades pour des personnalités leur donnent de grosses majorités (l’oligarque Petro Porochenko en 2014, l’acteur Volodymyr Zelensky en 2019), mais passagères car suivies de déceptions rapides et de désaveux radicaux.

Zelensky, élu en 2019 avec 73 % au second tour, suit aujourd’hui une ligne pro-occidentale, avec des demandes répétées d’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne, qui lui opposent un refus.

Car les Occidentaux, dans l’affaire ukrainienne, jouent un rôle important, mais trouble et contradictoire. On répète l’appui de principe à la souveraineté de Kiev, encore entendu la semaine dernière, avec une succession de déclarations et d’avertissements.

Le chef de la diplomatie américaine en tournée européenne et l’OTAN en réunion ministérielle à Riga l’ont dit et redit : « Une invasion de l’Ukraine serait grave et aurait de lourdes conséquences pour la Russie. »

Mais du même souffle, l’OTAN dit à Kiev : « Non, vous n’entrerez pas dans notre organisation. » Et malgré l’aide économique, les fournitures d’armes… on fait bien comprendre à Zelensky que « nous n’irons pas nous battre avec vous ».

Les 100 000 soldats russes à la frontière semblent partis pour y passer un moment. La stratégie russe consiste à intimider durablement les Ukrainiens, mais aussi les Occidentaux. Avec en filigrane le message de Vladimir Poutine, répété la semaine dernière par son ministre des Affaires étrangères : « Nous voulons des engagements formels selon lesquels l’OTAN ne s’étendra plus vers l’est. »

C’est la vieille hantise de « l’encerclement impérialiste », qui remonte à l’URSS. Le message semble avoir été entendu. On ne refera pas avec l’Ukraine le coup des pays baltes… et ce, même si tel est le souhait des peuples concernés.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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