La mélancolie de Noël

Elle y mettait pourtant toute l’énergie dont elle était capable. Tout ce qu’elle avait.

Au matin du premier samedi de décembre, elle sortait l’escabeau, son disque de « Ginette Reno/Joyeux Noël » et remontait la grosse boîte de la cave avec tout le fatras dedans : les boules tissées avec des fils de toutes les couleurs, les guirlandes lumineuses et le sapin artificiel. Rien n’y faisait. La tristesse de ma mère se glissait dans les interstices du plancher, dans les silences entre ses gestes volontaires, dans les soupirs échappés jusque devant la contemplation de son œuvre. « Les filles, venez voir le sapin ! » Je regardais toujours son visage, bien plus que le sapin. On devient psy très jeune, ce n’est un secret pour personne. La lecture des non-dits nous apparaît comme une façon de survivre, de donner du sens à ce qu’on ressent comme une évidence, mais qui ne correspond pas au narratif qui nous est livré.

La moitié gauche de son cœur lui manquait toute l’année, mais décembre agissait sur ma mère comme un amplificateur de tout ce qui était resté de l’autre côté de l’Atlantique, créant une sorte de crescendo qui culminait le soir du réveillon. Elle, d’ordinaire si douée pour la joie, pliait en même temps que les arbres sous le poids de la neige, jusqu’à ce qu’enfin, aux premiers jours de janvier, elle le défasse, ce sapin, et redescende le tout au sous-sol, juste à côté de toutes ces choses dont on préfère ne pas être conscients.

L’immigration laisse des trous partout dans les cœurs, même quand on la choisit. Et Noël, c’était ce temps de l’année, le seul, où la volonté de ma mère vacillait. Le reste de l’année, elle restait en phase avec son choix, l’embrassait, sans faille, peu importe. Il y a la fierté aussi, dans l’immigration, l’idée qu’il faut tenir haut et fort face à tout le monde qui, des deux côtés, juge notre choix.

La « magie de Noël », pour moi, se vit ainsi toujours avec les accents de cette douce mélancolie, sous laquelle j’ai appris à me glisser, comme sous une couette duveteuse et lourde. Je la ressens dès le premier samedi de décembre, quand, à mon tour, je monte la grosse boîte de la cave et place les lumières sur mon sapin (naturel, celui-là, pour le temps qu’il en reste). Je m’en couvre pour échapper au reste ; à la représentation idéalisée du « bonheur familial parfait », aux injonctions capitalistes qui me somment de passer mes jours dans des centres commerciaux sans âme et qui m’assèchent les yeux, à la folie qui remplirait mon calendrier du 19 décembre au 4 janvier. Ma mélancolie, comme une peau, sur laquelle glissent toutes les images désincarnées de ce que nous « devrions tant tous être ».

Dans les cabinets de consultation, en ce moment, l’envers de la magie de Noël commence aussi déjà à se faire entendre. Pour les enfants dont les parents sont en guerre (et ils sont nombreux), le partage impitoyable des cases horaires qui sert à satisfaire les désirs des adultes qui ont oublié qu’ils en étaient, commence. Il faudra se changer dans la voiture entre deux repas prévus le même jour, parce que « papa ne veut pas que le linge de maman entre chez lui », ou parce que « papa ne sait pas comment nous habiller, selon maman ». Il faudra respecter les créneaux minutés qui découpent la magie en parts égales pour ne pas créer d’impairs et « parce que c’est écrit dans l’entente de garde. »

Les maux de ventre et autres symptômes arriveront aussi, telles d’ultimes tentatives de reprises de paroles, au milieu de toutes ces histoires d’adultes qui s’entredéchirent, transformant l’enfance en de véritables champs de bataille. On souhaite que, pour eux, les vrais cadeaux prennent l’allure de trêves, d’élans de maturité, de souplesse là où il n’y a que rigidités et crispations.

Tous les parents qui vivront cette année leur premier Noël post-séparation lutteront aussi pour placer chaque guirlande sur ce premier sapin sans l’autre. Il est dur, ce temps des « familles parfaitement heureuses » pour toutes les familles rapaillées, les personnes esseulées et les endeuillés qui peuplent nos maisons.

Les disparus de l’année habiteront tout l’espace, dans ces lieux vidés d’eux, qu’il faudra tout de même tenter d’habiller de joie, pour rester en phase avec ce qui explose dans les rues, sur nos écrans et sur nos ondes. La solitude existentielle ne se fait peut-être jamais autant sentir que lorsque nos états ne concordent pas avec ce qui transporte toute notre communauté. Détester le foot, en période de Coupe du monde en Europe, avoir le cœur brisé à Noël, même combat.

Pourtant, décembre peut aussi être consacré à l’authentique besoin de regarder au fond de nous-mêmes, de faire nos bilans et d’habiter notre vie, aussi imparfaite soit-elle. La mélancolie de Noël, alors, peut nous servir de marqueur du temps qui a passé, de rappel des sillons laissés par ce que l’existence aura travaillé en nous. Mais, pour ça, il faut accepter de laisser tomber la « photo parfaite » et oser s’asseoir dans notre vérité.

Appel aux récits

Racontez-moi vos histoires de familles rapaillées, vos Noëls pas si parfaitement heureux, vos histoires tristes, mais vraies, qui se vivent aussi sous les sapins lumineux. nplaat@ledevoir.com

 

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