L’urgence de rêver

Qu’ils soient au PQ ou tapis dans l’ombre caquiste, bon nombre d’indépendantistes estiment que Québec solidaire pratique un souverainisme de façade.

Aussi bien dans la plateforme que dans le programme de QS, l’indépendance n’apparaît d’ailleurs qu’à la toute fin, alors qu’elle est depuis toujours le premier objectif du PQ, qui le réaffirmera haut et fort en fin de semaine à Trois-Rivières. Il est vrai que dans les sondages, une courte majorité d’électeurs solidaires appuie le Oui.

C’est peut-être pour dissiper cette fâcheuse impression d’une figure imposée que l’aile parlementaire de QS a publié récemment un ensemble de textes signés par chacun de ses députés, qui explique pourquoi, dans le domaine dont il est le porte-parole, il importe que le Québec devienne un pays.

Il ne faut pas se méprendre sur le sens du titre de ce recueil : Ce qui nous lie. Il ne s’agit surtout pas d’un appel à la « convergence » des partis souverainistes, que les militants solidaires avaient rejetée brutalement au congrès de mai 2017. Au contraire, chaque page nous fait mieux comprendre pourquoi le rapprochement est impossible.

Il était sans doute inévitable que l’échec de 1995 provoque l’éclatement de la coalition que le PQ a réussi à maintenir durant près de 30 ans, mais les fédéralistes n’avaient peut-être pas mesuré toute la portée d’une victoire qui semblait pourtant si serrée.

Rappelant le mot cher à Bernard Landry, « L’indépendance n’est ni à gauche ni à droite, elle est en avant », Gabriel Nadeau-Dubois dit s’étonner qu’on ait voulu proposer aux Québécois de la réaliser sans qu’ils sachent à quoi elle servirait. Il est pourtant trop intelligent pour ne pas avoir saisi qu’il s’agissait simplement d’une illustration du proverbe selon lequel il ne faut pas mettre la charrue devant les bœufs.

Le chef parlementaire de QS a raison de dire que le projet indépendantiste doit être porteur d’une vie meilleure pour le plus grand nombre, mais on n’imaginait pas à quel point il pourrait changer nos vies.

Selon le député de Laurier-Dorion, Andrès Fontecilla, un Québec souverain pourrait s’affranchir du néolibéralisme et de la mondialisation capitaliste. Une multitude de pays pourtant indépendants depuis des siècles seraient certainement très heureux de connaître la recette.

Sa collègue de Taschereau, Catherine Dorion, se désole que « la plupart d’entre nous, adultes équarris par l’obsession du travail et l’abrutissement des écrans, sont des infirmes de l’art ». Cela est sans doute bien triste, mais l’indépendance pourrait-elle vraiment nous guérir de ces terribles maux ?

Soit, le fédéralisme canadien est trop centralisateur, mais il ne faut pas tout mélanger. La députée de Rouyn-Noranda–Témiscamingue, Émilise Lessard-Therrien, a sans doute raison de vouloir « rapprocher le pouvoir du monde », mais on voit mal ce que viennent faire ces « mastodontes » que sont les CISSS et les CIUSSS dans le débat sur la souveraineté. « Quand les capitaines sont à Québec, ils ne peuvent s’émouvoir du personnel et des services qui coulent à pic », déplore-t-elle, mais est-ce vraiment la faute d’Ottawa s’ils manquent d’empathie ?

Sur l’environnement, même le PQ serait d’accord avec la députée de Sherbrooke, Christine Labrie, quand elle écrit que nous ne pouvons plus « attendre que le Canada vainque sa dépendance à l’industrie des combustibles fossiles ».

Elle ajoute que l’indépendance nous débarrassera enfin de cette déplorable « vocation extractiviste » qui remonte à la Nouvelle-France et à la traite des fourrures. Autrement dit, comment peut-on nous demander d’être fiers de nos ancêtres, qui n’étaient en réalité qu’une bande d’exploiteurs ?

D’un texte à l’autre, l’absence du mot « nation » est frappante. Tous parlent plutôt « des peuples du Québec ». Le seul qui s’échappe est le député de Rosemont, Vincent Marissal, ancien chroniqueur politique à La Presse, qui rapporte une ancienne conversation avec Bernard Landry, à qui il soulignait que la préservation de la culture était « le cœur du concept de nation ». Heureusement, il se reprend rapidement, sa nouvelle famille lui ayant fait comprendre le caractère suranné, bourgeois et égocentrique de ce concept.

L’indépendance du Québec ne peut en effet qu’être aussi celle des « Premiers Peuples », qui est « inatteignable dans le cadre canadien ». Ils ont aussi le droit à l’autodétermination, mais il n’est fait mention nulle part de l’intégrité du territoire québécois. Qu’arriverait-il si nos « sœurs et frères » autochtones décidaient que le cadre québécois ne leur convient pas non plus ?

« Rêver en politique, c’est se projeter dans un horizon qui dépasse parfois ce que l’opinion de la majorité d’une époque donnée considère comme possible », estime le député de Jean-Lesage, Sol Zanetti. Selon lui, nous résigner à une vision trop étroite de ce qui est « possible » ou « réaliste » nous serait fatal. Autrement dit, conclut-il, « il y a urgence de rêver ». Et il n’y a rien comme donner l’exemple, pourrait-on ajouter.

À voir en vidéo