Les derniers jours de la monarchie

Personne n’a été surpris de voir les députés conservateurs s’opposer cette semaine au dépôt par le bloquiste Stéphane Bergeron d’une motion visant à féliciter la Barbade « de s’être affranchie de la monarchie britannique ». C’est plutôt le geste qui a suivi ce refus par les troupes d’Erin O’Toole qui a choqué les oreilles de bon nombre de leurs collègues à la Chambre des communes : plusieurs conservateurs ont alors entonné God Save the Queen.

Jusque dans les années 1960, l’hymne national britannique fut systématiquement joué lors des cérémonies officielles au Canada anglais. Ce n’est qu’en 1967 que le conseil municipal de la Ville de Toronto a aboli un règlement à cet effet. En 1980, à la veille du rapatriement de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, le Parlement canadien a enfin désigné l’Ô Canada comme hymne national du pays. Mais le salut vice-royal, exécuté lorsque la gouverneure générale est présente, commence toujours par les six premières mesures de God Save the Queen.

Pour combien de temps encore ? Si la Barbade, un petit pays insulaire d’à peine 300 000 habitants, a pu se libérer de son passé colonialiste en devenant cette semaine une république, pourquoi pas le Canada, un pays de 38 millions d’habitants qui a une politique étrangère indépendante de celle du Royaume-Uni depuis déjà 90 ans et dont l’attachement à la Couronne britannique s’est passablement effrité au fil des générations ?

Si certains conservateurs résistent toujours au changement, les rangs des monarchistes purs et durs se sont presque entièrement vidés depuis l’époque où les défilés des orangistes attiraient des milliers de participants au Canada anglais.

Lors du premier recensement, en 1871, plus de 60 % de la population canadienne déclarait des origines des îles Britanniques. Ce chiffre est tombé à 32,5 % lors du recensement de 2016. Si, en 2021, le Canada demeure une monarchie constitutionnelle, c’est davantage en raison de l’apathie de sa population concernant ses propres institutions.

Le passé esclavagiste de la Barbade

Certes, ce serait un geste plutôt inélégant de couper le cordon avec Buckingham Palace au moment où Élisabeth II s’apprête à marquer le 70e anniversaire de son règne. Étant donné son passé esclavagiste, la Barbade avait ses raisons propres de s’émanciper de la Couronne britannique, dans la foulée de la mort de George Floyd aux États-Unis et de la montée du mouvement Black Lives Matter. De toute façon, il faudrait plusieurs années pour que toute démarche visant à changer l’ordre constitutionnel au Canada puisse porter fruit. Contrairement à la Barbade, où la décision de devenir une république a été entérinée par un simple vote majoritaire au Parlement, un tel changement au pays devrait inéluctablement passer par un référendum pancanadien ainsi que par un vote affirmatif à l’assemblée législative de chaque province et au Parlement fédéral. Il s’agirait d’un travail de longue haleine.

Il faut tout de même commencer quelque part. Il suffirait qu’un parti politique fédéral se joigne au Bloc québécois pour réclamer un vrai débat sur l’avenir de la monarchie au Canada et ainsi mettre véritablement la machine en marche. En 2018, le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a laissé entendre qu’il serait favorable à l’abolition de la monarchie au Canada.

« Je ne vois pas la pertinence de la monarchie et je ne crois pas que la majorité des Canadiens la voit », avait-il déclaré alors à l’émission Question Period, du réseau de télévision CTV. Le chef néodémocrate a toutefois aussitôt ajouté que ce changement ne constituait pas une priorité pour lui. Les politiciens qui rechignent à s’attaquer à cette question pour la simple raison que les Canadiens semblent y accorder peu d’importance font preuve de lâcheté.

Une vague politique d’appui

Un sondage de la firme Angus Reid publié cette semaine a révélé que plus de la moitié des Canadiens ne croient pas que le Canada devrait rester une monarchie constitutionnelle indéfiniment. Sans surprise, cette proportion monte à 72 % au Québec.

À l’échelle nationale, les deux tiers des répondants se sont dits opposés à ce que le Canada reconnaisse « le roi Charles » comme son chef d’État après la mort de sa mère, la reine Élisabeth II, qui a 95 ans. La disparition de cette dernière risque ainsi de déclencher une vague politique d’appui à l’abolition de la monarchie au Canada. La classe politique canadienne devrait s’y préparer.

Quant au Bloc québécois et au Parti québécois, qui ne manquent jamais une occasion de dénigrer la Couronne, ils devraient se méfier de leurs rêves. L’abolition de la monarchie au Canada porterait un autre coup dur au mouvement souverainiste au Québec. Le Canada, en revanche, pourrait enfin se réclamer d’être devenu quelque chose comme un vrai pays.

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