Prisonniers de la monarchie?

Lorsque Charles de Gaulle est descendu du navire Colbert, en juillet 1967, il a mis pied en terre fédérale, le port de Québec. Le gouverneur général du pays l’attendait. Bien que le Ô Canada ait été choisi, l’année précédente, comme hymne du pays, la fanfare militaire joue God Save the Queen. Le protocole l’exige, car on est en présence du représentant de la reine. La foule de Québécois réunis pour assister à l’arrivée du général se met à huer la ritournelle monarchiste et à tenter de l’enterrer en chantant La Marseillaise.

Le correspondant de la télé française, Pierre-Louis Mallen, raconte : « Les caméras, les micros directionnels s’étaient vivement tournés, se braquant sur cet arrière-plan, devenu soudain principal centre d’intérêt. À travers tout le Canada et jusqu’en Europe on voyait, on entendait quelques centaines de familles québécoises qui, en présence de deux chefs d’État figés au garde-à-vous et d’une police innombrable, huaient l’hymne royal. »

Commentant l’événement et parlant de lui-même à la troisième personne, comme il en avait l’habitude, le général fut marqué par la scène : « Comment peut-on imaginer que de Gaulle soit resté indifférent devant des Canadiens français qui criaient “Vive la France !” et chantaient La Marseillaise, pendant que la musique jouait le God Save the Queen ? »

Le O’Toole-Queen Band

Alors que l’hymne monarchiste vient de se taire à jamais à la Barbade, ancienne colonie britannique transformée en république, il a retenti encore, ces jours derniers, dans le parlement d’une autre ancienne colonie, le Canada. Ce sont les députés conservateurs qui ont entonné le refrain, dont ils semblaient connaître chaque mot. Ils lançaient ainsi un défi au Bloc québécois, qui avait eu l’outrecuidance de leur proposer la motion suivante : « Que la Chambre félicite la Barbade de s’être affranchie de la monarchie britannique. »

Stéphane Bergeron, l’auteur de la motion, était paradoxalement plus en phase avec l’opinion canadienne, y compris l’opinion des électeurs conservateurs, que les chanteurs du O’Toole-Queen Band. On sait que les Québécois sont majoritairement, et depuis longtemps, favorables à l’abolition de la monarchie. Ils ne considèrent d’ailleurs pas la Grande-Bretagne comme leur mère patrie. Tout au plus, disons, comme leur belle-mère patrie.

Le phénomène nouveau est l’apparition d’une majorité canadienne-anglaise favorable à couper, enfin, le cordon ombilical royal. Le respect pour Élisabeth II est certes palpable. Mais Angus Reid leur a demandé la semaine dernière s’ils souhaitaient que son successeur, le prince Charles, devienne roi du Canada. La réponse est non. Même pour 61 % des électeurs conservateurs. (Au total, cela va de 55 % de refus au Manitoba à 67 % en Alberta. Au Québec, c’est 79 %.)

Justin Trudeau, le chef de gouvernement le plus woke de la planète, ne devrait-il pas être le premier à vouloir rompre avec cet archaïsme? Interrogé au printemps, il a déclaré qu’il se concentrait sur la pandémie, mais a dû reconnaître que « nous avons plusieurs institutions dans ce pays, y compris le Parlement, qui a été construit sur un système de colonialisme, de discrimination et de racisme systémique dans toutes nos institutions ». Sans compter qu’à ce jour, nos monarques ne pratiquent pas l’inclusivité.

Par exemple, il est interdit à un catholique de devenir monarque comme à un musulman, un juif, ou un bouddhiste. Le souverain est l’équivalent du pape de l’Église anglicane. Les autres, les mécréants, n’ont qu’à se convertir ou à s’abstenir. Les règles de succession excluent également les orphelins. Un enfant adopté ne pourra en aucun cas devenir roi ou reine. On se croirait au Moyen Âge. En fait, on y est.

Un rendez-vous avec l’histoire

Il y aura donc, dans les années et peut-être les mois à venir, un rendez-vous avec l’histoire. Il pose deux problèmes. D’abord celui du remplacement de la reine. La solution la plus simple est de désigner une personne, peut-être le président de la Chambre, comme président d’honneur du pays, sans rien changer au reste du système. Mais dès qu’on ouvre ce débat, des propositions de réformes plus ambitieuses se montrent le bout du nez.

L’autre problème est que ce rendez-vous passe nécessairement par une modification constitutionnelle, qui nécessite l’assentiment des dix provinces. Et qui dit réforme de la Constitution dit conditions pour un accord. Le Québec pourra vouloir dire oui, à condition qu’on lui donne tous les pouvoirs en immigration. L’Alberta pourra vouloir dire oui, à condition qu’on transforme le Sénat pour donner plus de poids à l’Ouest. Les Autochtones ont leur propre liste. Bref, l’impasse.

Supposons qu’au lendemain du décès d’Élisabeth — ou de sa décision de céder le pouvoir —, tous les premiers ministres s’entendaient pour appuyer une seule modification à la Constitution sur ce point. Il faudrait encore que les assemblées de toutes les provinces l’adoptent. Après les guerres constitutionnelles précédentes, l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique se sont légalement engagés à tenir, chez eux, des référendums sur tout changement substantiel à la loi fondamentale. Faudrait-il contourner le problème en organisant un référendum pancanadien ?

Maintenant dans son 3e mandat, Justin Trudeau ne sera-t-il pas tenté d’être celui qui aura tiré son pays hors de l’âge des ténèbres colonialistes en organisant cette consultation ? Ou préférera-t-il faire comprendre aux Québécois que la seule façon de couper symboliquement la tête du monarque, c’est de proclamer la République indépendante du Québec ? Cela fera, au moins, un bon épisode pour une future saison de The Crown.

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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