Les deux chapeaux

À son tour, la coroner qui enquête sur le drame des CHSLD, Géhane Kamel, s’inquiète de la double fonction du Dr Horacio Arruda, qui est directeur national de santé publique tout en portant le titre de sous-ministre. « Ça me fatigue », a-t-elle déclaré.

Elle n’est pas la seule à s’interroger sur la compatibilité de ces deux rôles. Depuis le début de la pandémie, plusieurs experts ont émis de sérieuses réserves sur ce statut unique au Canada.

Les impératifs sanitaires ne correspondent pas nécessairement aux intérêts politiques d’un gouvernement, que ce soit au Québec ou ailleurs. Il est clair qu’une personne qui doit tenir compte à la fois des uns et des autres risque d’être placée dans une position de conflit.

Comment peut-on être certain que M. Arruda, même s’il est animé des meilleures intentions, recommande bien ce qu’il croit être le mieux pour la santé de la population, au risque de nuire au gouvernement, alors qu’il est directement sous l’autorité du ministre de la Santé ? Il doit non seulement y avoir indépendance, mais aussi apparence d’indépendance. Clarifier les responsabilités de chacun fera sans doute partie des recommandations du rapport que Me Kamel présentera au printemps prochain.

  

Dès le début de la pandémie, le premier ministre Legault a choisi le modèle de communication qui avait si bien servi Lucien Bouchard durant la crise du verglas, en 1998. Le tandem que ce dernier avait formé avec le p.-d.g. d’Hydro-Québec, André Caillé, avait fait merveille.

Si la bonne entente entre les deux hommes était manifeste, M. Caillé n’était pas un haut fonctionnaire, mais le président d’une société d’État dont l’indépendance par rapport au gouvernement était même jugée excessive par plusieurs. À aucun moment il n’a donné l’impression d’être à la solde de qui que ce soit.

La crise actuelle est d’une nature bien différente, et sa durée ne pouvait qu’engendrer des répercussions politiques. Dès lors, il importait qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur le rôle de chacun. À Ottawa, personne n’a soupçonné un seul instant Justin Trudeau et l’administratrice en chef de la santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, d’être de mèche.

Certes, la santé mentale de la population devait être prise en compte dans la gestion de la pandémie, mais il était parfois difficile de savoir dans quelle mesure un assouplissement de règles sanitaires approuvé par M. Arruda répondait à cet impératif, ou si les motifs étaient plutôt de nature politique.

On a rapidement compris que sa façon de s’exprimer assez particulière pouvait provoquer certains malentendus, mais il était inquiétant, au printemps dernier, de l’entendre déclarer qu’il travaillait « main dans la main avec le gouvernement ».

Le Collège des médecins venait tout juste de demander au gouvernement de « reconsidérer l’allègement des mesures sanitaires pour tenir compte des signaux d’alarme et de l’avis de nombreux experts ». Le directeur national de santé publique avait plutôt invité la population à « ne pas paniquer », avant de se raviser. La pandémie peut évoluer de façon imprévisible, mais cette permissivité, alors que la profession médicale recommandait la plus grande prudence, laissait perplexe.

  

François Legault a émis publiquement le désir que les règles puissent être assouplies afin de permettre des rassemblements familiaux de 20 ou 25 personnes à Noël. Le premier ministre a beau dire qu’il se pliera aux recommandations de la Santé publique, M. Arruda sait très bien qu’en s’y opposant, il imposera un autre recul gênant à son patron.

Si, la semaine prochaine, il décide d’autoriser les assouplissements souhaités par M. Legault, on va inévitablement se demander s’ils sont réellement sans danger ou si la santé publique est mise à risque pour des raisons politiques.

La question n’est pas de savoir si M. Legault a le droit de dire ce qu’il pense, mais de s’assurer que la population garde confiance dans les recommandations de la Santé publique, qui est essentielle pour contenir la pandémie. Le premier ministre peut dire tout ce qui lui passe par la tête, mais il y a des fois où il est préférable de se taire.

Manifestement, il n’a pas tiré la leçon du recul auquel il avait dû se résigner l’an dernier, à savoir l’annulation, deux semaines après l’avoir proposé, du « contrat moral » qui donnerait un répit aux Québécois durant le temps des Fêtes.

Face à la hausse des nouveaux cas et à la menace que représente le variant Omicron, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a entrepris de refroidir les espoirs d’un party de Noël élargi. M. Arruda devrait le remercier de lui préparer le terrain.

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