L’éblouissement

Comme chroniqueuse, je choisis, une fois par semaine, un thème en fonction de mes champs d’intérêt, de mes compétences, et du contexte. Je me demande ce qu’il serait important de dire, qui n’a pas été dit, et qui risque de ne pas être dit. Pour ce faire, il faut consulter au quotidien une quantité importante d’informations. Il y a des moments où ça donne le vertige. Cette semaine, j’ai le vertige.

Les images de Pacifique Niyokwizera, le visage enflé, l’œil rougi, m’habitent. Je pense à ces ados malmenés par le Service de police de la Ville de Québec alors qu’ils attendaient un ami à la sortie du Dagobert, à Québec. Je pense au choc et à l’inquiétude des familles, semblables au choc et à l’inquiétude d’on ne saura jamais combien de familles, après des interventions policières qui n’ont pas été saisies sur vidéo. Si le Québec est frappé par les images de Pacifique, il y a là une occasion de mieux comprendre comment, comme société, on laisse de tels incidents se reproduire. Devrais-je donc joindre ma voix à la clameur collective ?

Ou serait-il plus utile de porter l’attention sur une tragédie dont on n’a presque pas parlé ? Un féminicide, un autre, à Montréal. Je marchais avec une amie quand je suis passée, le 5 novembre, devant le périmètre de sécurité. On apprenait quelques jours plus tard que Daniel Schlafman, fils du propriétaire de la fabrique Fairmount Bagel, aurait tué une jeune femme de 25 ans. Selon l’organisme Stella, M. Schlafman était connu des travailleuses du sexe de Montréal comme un client dangereux et imprévisible. La jeune victime, résidente de Québec et de passage dans la métropole, n’était pas au courant, elle. Malgré tous les débats publics sur le phénomène des féminicides depuis le début de la pandémie, cette tragédie passe presque complètement sous le radar. Je ne peux m’empêcher de penser que, si la victime n’avait pas été une travailleuse du sexe, l’attention publique aurait été plus grande. Toutes les femmes ne sont-elles pas pourtant égales ?

Mais je me demande si, en me concentrant sur ces tragédies individuelles, qui touchent certes des communautés entières ainsi que des problèmes systémiques, je ne passe pas sous silence un conflit à plus haute intensité. En Colombie-Britannique, la GRC continue de procéder à l’arrestation d’activistes autochtones de la nation wet’suwet’en et de leurs alliés. Rassemblés derrière des chefs traditionnels, dits « héréditaires », de la nation, ces « défenseurs du territoire » s’opposent à la construction du pipeline Coastal GasLink sur leur territoire traditionnel. Le gouvernement croit que l’assentiment du conseil de bande de la nation, une structure politique issue de la très coloniale Loi sur les Indiens, suffit pour conclure que les Wet’suwet’en ont accepté le projet. Une injonction de la cour a donc été obtenue pour mettre fin aux manifestations. Certaines images des opérations de la GRC pour mater la résistance autochtone sont d’une violence choquante, particulièrement envers des femmes aînées, non armées, en pleine cérémonie. Deux journalistes ont même été détenus le 19 novembre alors qu’ils documentaient les arrestations, suscitant un tollé. Pendant qu’on nous parle de réconciliation, donc, il y a ce conflit ouvert entre des chefs autochtones et les autorités canadiennes, qu’on « règle » pour l’instant avec des menottes et des bulldozers, en limitant l’accès des journalistes aux principaux sites. Ne faudrait-il pas en parler plus ?

Et puis, bien sûr, il y a la crise climatique. La Colombie-Britannique, toujours, est aux prises avec les conséquences d’inondations catastrophiques, après avoir subi cet été des records de chaleur meurtrière et des feux de forêt dévastateurs plus tôt cette année. Il est on ne peut plus clair que les impacts de la crise climatique ne se font pas sentir dans un futur et un ailleurs lointains, mais bien ici et maintenant. N’est-ce pas là l’occasion de presser nos gouvernements d’agir plus, et plus vite ?

On le ferait probablement mieux si notre attention n’était pas aussi déviée par l’émergence du variant Omicron, et la perspective d’une pandémie qui ne finira pas par finir. L’urgence Omicron enterre bien sûr aussi l’enquête sur les CHSLD, la grève des éducatrices de CPE, le débat sur le troisième lien, la question de la concentration des pouvoirs par le gouvernement au nom de l’urgence sanitaire, les « anges gardiens » menacés d’expulsion, et j’en passe. Et je n’ai même pas vraiment parlé ici d’actualités internationales : la candidature d’Éric Zemmour à la présidentielle française, la guerre civile en Éthiopie, l’État haïtien qui s’écroule, les demandeurs d’asile qui se noient dans la Manche.

Tous ces sujets mériteraient toute notre attention, des discussions en profondeur, un vaste dialogue public. Mais voilà. Tout se passe en même temps. Et je me dis que ce n’est pas normal.

Les inégalités sociales ont augmenté de manière fulgurante dans les dernières décennies, les services publics ont été fragilisés et la pandémie est venue tout bouleverser. Les problèmes économiques entraînant les problèmes écologiques entraînant les problèmes politiques entraînant les problèmes sanitaires entraînant les problèmes sociaux, on ne sait plus où donner de la tête. Il ne reste que l’inévitable sentiment que l’Histoire s’accélère, et que son rythme n’est désormais plus tout à fait… humain.

On dit souvent, en parlant de l’importance des médias, que la démocratie meurt dans l’ombre. En cette fin d’année 2021, j’ai plutôt l’impression qu’à vouloir faire la lumière partout, on peut aussi s’éblouir, et risquer de ne plus rien voir clairement. Ce problème d’éblouissement semble là pour de bon. Les plus jeunes générations, en particulier, risquent d’exercer leur citoyenneté dans un monde qui donne le vertige, où l’attention est particulièrement fragmentée.

Je cherche des solutions, des pistes d’adaptation. Un grand brassage d’idées, là-dessus, nous aiderait sûrement à mieux réagir à tout le reste.

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