Le péché d’incompétence

Depuis le début de la pandémie, les partis d’opposition avaient été incapables de prendre le gouvernement Legault réellement en faute, si ce n’est la façon dont le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, avait déformé les recommandations de la Santé publique en ce qui concerne les tests de qualité de l’air dans les écoles.

Cette fois, ils peuvent l’accuser d’avoir tenté de cacher des informations cruciales concernant la tragédie du printemps 2020, quand des milliers de personnes âgées ont été abandonnées à leur sort dans des CHSLD qui ne leur offraient aucune protection contre le virus. La différence est qu’il n’y a pas eu de morts dans les écoles.

Finalement, les rapports d’inspection n’ont pas été détruits, comme la sous-ministre responsable des Aînés, Nathalie Rosebush, l’avait pourtant affirmé à la coroner Géhane Kamel. Mais on ne l’aurait jamais su si le collègue de Radio-Canada Thomas Gerbet n’avait pas soulevé ce lièvre. C’est troublant.

On comprend que la ministre de la Santé de l’époque, Danielle McCann, n’avait pas le temps de lire tous ces rapports, mais elle ne semblait pas même en connaître l’existence. En réalité, bien des choses lui échappaient dans le réseau dont elle était responsable, y compris qu’on pouvait y mourir de soif.

Elle se défend d’avoir menti en déclarant sous serment avoir lancé l’alerte dès janvier, mais la note adressée aux directions des établissements qu’elle a rendue publique a un caractère trop général pour être convaincant. Nulle part il n’y est fait spécifiquement mention des CHSLD.

Mardi, on a demandé à la protectrice du citoyen, Marie Rinfret, si l’impréparation chronique des CHSLD devait être imputée à la négligence. « Honnêtement, je ne le crois pas », a-t-elle répondu. Si ce n’est pas de la négligence, il faut bien conclure à l’incompétence.

  

À sa décharge, Mme McCann n’avait pas été nommée à la Santé pour gérer une crise. Au contraire, on misait sur sa passivité pour faire oublier l’activisme musclé de Gaétan Barrette. Elle était simplement la mauvaise personne, au mauvais moment, à la mauvaise place. Le monde de l’enseignement supérieur, dont elle a maintenant la responsabilité, doit se croiser les doigts pour qu’il n’arrive rien de fâcheux.

La compétence n’est pas nécessairement un critère d’avancement en politique. D’autres facteurs priment souvent dans la composition du Conseil des ministres, comme en témoignent les nombreux essais-erreurs des trois dernières années. L’incompétence est considérée comme un péché véniel, sauf s’il plonge le gouvernement dans un sérieux embarras.

Le premier ministre Legault est certainement sincère quand il dit avoir fait de son mieux avec les informations dont il disposait. Face à la justice, l’ignorance de la loi n’est cependant pas une excuse recevable. En politique, celle de la réalité ne l’est pas non plus.

M. Legault affirme qu’un peu partout sur la planète, on a eu le réflexe d’évacuer les personnes âgées des hôpitaux pour y accueillir ceux qui étaient atteints de la COVID-19, mais il faut bien constater que cela a eu des conséquences infiniment plus dramatiques au Québec qu’ailleurs au Canada.

  

Il ne reste que deux semaines à la session parlementaire. Le minibudget que le ministre des Finances présente aujourd’hui même permettra peut-être de faire diversion pendant un jour ou deux, mais l’opposition ne lâchera pas le morceau.

Le gouvernement pouvait espérer qu’après les audiences publiques menées par la coroner et les vacances des Fêtes, l’année 2022 pourrait commencer sur une meilleure note, mais voilà que Me Kamel a décidé d’entendre de nouveaux témoins à compter du 10 janvier.

Quelque part au début du printemps, elle remettra son rapport, qui promet d’être sévère. Il restera alors six mois avant la prochaine élection. Six mois qui risquent de ressembler à une interminable visite chez le dentiste.

Les partis d’opposition ne réclament pas la mise sur pied d’une commission d’enquête publique dans l’espoir que le gouvernement finira pas céder, mais plutôt pour l’entendre réitérer quotidiennement son refus. Peu importent les arguments qu’il pourra avancer, une question va s’insinuer progressivement dans les esprits : « Qu’est-ce qu’il cherche encore à cacher ? »

Il est si habituel d’entendre un gouvernement blâmer celui qui l’a précédé que cela n’impressionne plus personne. Le ministre de la Santé, Christian Dubé, semble toutefois vouloir instruire le procès de façon plus sérieuse.

« Je vais avoir l’occasion, au cours des prochaines semaines, de bien expliquer dans quel état nous avons pris la Santé lorsque nous avons pris le gouvernement. Puis je pense que les gens en face de nous n’aimeront pas la réponse », a-t-il déclaré. À l’entendre, c’est plutôt sur la gestion du gouvernement Couillard qu’il faudrait faire enquête.

À voir en vidéo