L’impact d’une caricature

« Je ne reconnais pas ma langue, je ne reconnais pas ma famille, je ne reconnais pas nos racines », a confié cette semaine avec une émotion palpable Claudette Dion à Julie Snyder, qui lui demandait de commenter le nouveau film de la Française Valérie Lemercier, Aline, inspiré de la vie de Céline Dion. La marraine et sœur de la diva québécoise était accompagnée sur le plateau de la Semaine des 4 Julie par son frère Michel, qui partageait sa déception face au long métrage. Claudette Dion a été sans appel : « On passe pour une gang de Bougon. […] Je connais leur histoire, la cabane au Canada. Je m’excuse, mais, à Charlemagne, on n’avait pas une cabane. » On la sentait particulièrement blessée par la représentation de la matriarche Thérèse Dion, qu’elle a jugée fausse, alors que le deuil de la famille ne serait pas « complètement fait ».

Le journaliste et romancier innu Michel Jean, qui était aussi présent sur le plateau, est alors intervenu : « Vous avez l’impression qu’elle [Valérie Lemercier] vous caricature… » Claudette Dion a tout de suite acquiescé, pour mieux continuer sa critique bien sentie. Le commentaire est passé rapidement, mais on a assisté là à un moment fort. Car si quelqu’un peut partager la douleur de ne pas reconnaître sa langue, sa famille, ses racines dans une œuvre pilotée par des étrangers, sans consentement ni consultation, c’est bien Michel Jean. L’auteur de Kukum et de Tiohtiáke ne pouvait réagir au témoignage de la famille Dion qu’avec une grande empathie.

Bien sûr, si la déception des Dion devant le film maladroit de Valérie Lemercier est tout aussi réelle que la douleur de bien des Autochtones devant les caricatures constantes de leurs cultures, les contextes dans lesquels ces créations s’inscrivent ne sont pas tout à fait les mêmes.

Imaginons, un instant, un monde où les cinéastes québécois se feraient refuser presque systématiquement les fonds nécessaires à la création de leurs propres œuvres et où les rares représentations du Québec à l’international seraient produites à Paris. Le mauvais accent de Lemercier et sa caricature d’une famille nombreuse issue d’un milieu populaire seraient alors reçus par un public québécois qui ne s’est quasiment jamais vu à l’écran. La grogne face au film serait très probablement décuplée, et la blessure, amplifiée.

Imaginons maintenant que nos réseaux de télévision soient contrôlés par des Français et que la famille Dion ait dû se rendre à Paris pour exprimer sa critique. Imaginons une Julie Snyder parisienne qui aurait alors été une amie de longue date de Valérie Lemercier, et non de la famille Dion. On doute que Claudette Dion aurait pu lui confier, sans se faire lancer des œufs, en toute candeur : « Elle [Lemercier], elle s’est payé un trip, un méchant trip, sur le dos de la vie de Céline. »

Imaginons finalement, dans cette même dystopie, que Valérie Lemercier réagisse à la critique en se posant en sainte martyre de la liberté artistique et du droit des actrices d’incarner tout le monde, sans comprendre ce qu’elle représente, de la France, pour les artistes québécois dépouillés des moyens de se raconter eux-mêmes. Imaginons que les critiques d’Aline venues de la poignée de Québécois admis dans les médias français soient reçues comme de la barbarie, et que le star-système français se solidarise en masse autour de Lemercier pour caricaturer les propos de la famille Dion et leur prêter une volonté de censure.

Si cet univers était le nôtre, Aline aurait pu être reçu au Québec non comme un simple film, mais comme la goutte qui fait déborder le vase, la caricature de trop, le symbole d’une injustice structurelle qui a assez duré. Aline aurait alors existé dans un contexte semblable à celui des débats sur la liberté de création et l’appropriation des cultures noires et autochtones qui ont secoué le Québec dans les dernières années.

Bien heureusement, la réalité est très différente de cette sombre fiction. Les Québécois ont une infrastructure médiatique assez solide pour avoir un mot important à dire dans la réception du film, et en dénoncer ses défauts. On peut critiquer la pertinence pour une Française d’incarner une Québécoise, alors que les actrices québécoises de talent ne manquent pas, sans se faire traiter d’ennemi des arts et de la civilisation.

Il ne s’agit après tout que d’un film. Aline n’est qu’une représentation parmi des dizaines d’autres de la famille Dion, qui a tout à fait les moyens de se mettre en scène elle-même. L’industrie du cinéma et de la télévision québécoise est suffisamment développée pour que les caricatures françaises ridicules ne colonisent pas (plus ?) le quotidien de nos enfants, au point d’affecter l’image qu’ils se font d’eux-mêmes et de leur langue, de leur famille et de leurs racines.

La famille Dion et l’écosystème médiatique franco-québécois, certains d’être entendus, critiquent Aline et dénoncent ses défauts calmement, posément. On pourrait se dire que c’est parce que les artistes, les critiques et le public franco-québécois sont plus « civilisés » que les wokes irascibles qui ont osé dire « non, merci » à une industrie culturelle où on parle d’eux sans eux. Ce serait oublier la différence profonde entre les contextes, et le poids des exclusions structurelles sur la réception d’une œuvre.

Résumons l’affaire en un théorème simple : plus les représentations de X sont rares, plus les responsabilités (artistiques, universitaires, journalistiques) de Y envers X sont grandes.

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