L’entre-soi culturel

Comment reprocher à François Legault de consacrer 50 millions de dollars en cinq ans pour initier les jeunes à la culture, comme il en a fait l’annonce lundi ? Les sirènes de Hollywood crient si fort qu’il faut bien proposer d’autres chants aux enfants pour leur affiner l’oreille : jumelage d’artistes du secondaire avec des professionnels du milieu, embauche de nouveaux bibliothécaires scolaires, création de sites spécialisés et augmentation des activités artistiques en classe. À cela, on applaudit.

Développer le goût des arts à un âge tendre peut imprégner l’esprit une vie durant. On n’allumera jamais trop de fanaux pour éclairer les routes raboteuses des générations montantes. À la course au profit et à l’omnipotence, valeurs du jour en pubs tonitruantes coupées des enjeux pandémiques et climatiques, opposons des envols intérieurs. Ils constitueront sans doute les vraies richesses de demain.

Le gouvernement caquiste ne cache pas ses préférences pour l’initiation aux œuvres nationales. Déjà, le cours « Culture et citoyenneté québécoise », appelé à remplacer celui d’éthique et de culture religieuse, misera beaucoup sur le sentiment d’appartenance à la terre que nous foulons. Un enracinement d’une cruciale importance, c’est entendu. Qui connaît ici son histoire et le parcours de ses artistes ? Une poignée de mordus taxés d’élitisme.

Les vents planétaires

Reste que les amoureux de la culture laissent s’engouffrer en eux les vents planétaires. Tel était l’idéal d’ouverture de la Révolution tranquille qui fut un phare dans nos nuits.

Le Québec se referme sur lui-même ces temps-ci, au risque de suffoquer demain. Ce n’est pas qu’on manque d’artistes majeurs à installer sur le trône d’honneur, mais la culture demeure par essence omnivore. Elle goûte à tous les mets, passe de Félix Leclerc à Georges Brassens, de Michel Tremblay à Aimé Césaire, de Jean-Paul Riopelle à Pablo Picasso. Une piste mène à une autre, là-bas, plus loin.

Car la curiosité en éveil se rit des frontières. L’esprit d’un jeune Québécois n’est pas si chétif que l’intérêt pour son héritage doive éclipser celui des autres. Plus on l’allume, plus il s’attise. Un artiste d’exception est une mouche aux yeux sur tout le tour de la tête. Ainsi embrasse-t-il large avant de trouver sa voie propre.

Et laissons la carte du monde se dessiner à l’école sous influences extérieures aussi. Une société ne saurait se recroqueviller sans égarer sa touche distincte sur le globe, privée de points de comparaison pour se mesurer et se déployer. Et sans tarir la sève du génie humain universel dont nous sommes tous tributaires. La francophonie offre un réservoir d’œuvres qui donne envie d’apprendre de nouveaux mots, de puiser à maintes sources créatrices dont les saveurs se mêlent aux nôtres.

Le grand repli

L’état alarmant de la langue parlée et écrite au Québec, la prédominance de l’humour sur l’ensemble des arts de la scène, le déficit de culture générale nous disent à l’oreille que le grand repli ne sera pas que du bonbon pour nous. Déjà le virus a forcé les reculs, annulé des voyages, refermé des fenêtres. Ce réflexe frissonnant de l’entre-soi se conçoit en période de crise. Faut-il en assurer la permanence ?

Le phénomène dépasse une volonté d’État venue l’accentuer. On parle de mentalité de fond, puis de tendance accrue par tous les contextes. Alors que plusieurs artistes québécois sont invités sur les scènes du monde, la métropole n’est déjà pas réputée très accueillante pour les troupes étrangères.

Signe des temps et effet pandémique tout à la fois : après une édition virtuelle en 2020, le Salon du livre de Montréal, du 25 au 28 novembre, n’ouvre ses portes qu’aux éditeurs québécois cette année ou aux représentants locaux des maisons françaises, tels Gallimard ou Flammarion.

Des auteurs maison de tous horizons, dont des Autochtones et des nouveaux arrivants, rencontreront le public. L’événement se tiendra en version écourtée au Palais des congrès, mais se déroulera également en ligne et sera disséminé dans plusieurs lieux de la ville.

L’édition nationale

Le directeur du Salon, Olivier Gougeon, m’évoque la force immense de l’édition nationale, depuis dix ans en vogue partout. Un essor à consolider… Sans couper les ponts pour autant. Exercice de voltige. « On va trouver un point d’équilibre, assure-t-il. Il faut que l’on continue de s’exporter. »

L’apport des visiteurs étrangers s’est amenuisé au fil du temps dans son carrefour littéraire ; signe de vitalité et de fierté, tentation du repli par ailleurs. Les auteurs québécois faisaient sensation à la dernière Foire du livre de Francfort. Ils sont reçus là-bas.

Recevons plus de visiteurs ici. Non pour s’incliner devant un colonialisme culturel, plutôt par curiosité légitime. En 2021, à Montréal, ça se joue en vase clos, conditions sanitaires obligent. Espérons que l’entre-soi ne deviendra pas formule. Aucune société n’est une île.

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