Le recentrage de QS

Le recentrage est toujours une opération délicate. Parlez-en à Erin O’Toole, qui n’arrive toujours pas à convaincre la base conservatrice des inconvénients de camper aux extrêmes.

On ne peut pas reprocher à des militants de défendre leurs principes. En politique, il faut toutefois savoir distinguer le possible et le souhaitable, sous peine de se condamner à l’impuissance. Compromis n’est pas nécessairement synonyme de trahison.

En 1974, il avait été déchirant pour le PQ de renoncer à l’élection référendaire au profit du référendum, mais cela avait ouvert la voie à la victoire de 1976. A posteriori, certains diront qu’il s’agissait d’une erreur, puisque le Québec n’est toujours pas indépendant, mais cela a quand même permis l’adoption de la loi 101, de celle sur le financement des partis politiques, du zonage agricole, de la loi anti-briseurs de grève, etc.

Manon Massé avait raison de dire « Mission accomplie » à l’issue du congrès que Québec solidaire a tenu en fin de semaine dernière. La maturité politique dont les militants ont fait preuve est certainement de bon augure.

La plateforme plus réaliste qui a été adoptée a beau être « la meilleure de son histoire », selon Gabriel Nadeau-Dubois, qui a modestement repris à son compte le slogan de Barack Obama (« On est capables »), le pouvoir est encore très loin. Pour l’heure, c’est surtout au PQ et au PLQ que QS peut espérer arracher des votes, ce qui pourrait très bien favoriser la CAQ.

  

Si le premier ministre Legault a tout fait au cours des derniers mois pour présenter QS comme son principal adversaire, c’est bien évidemment parce qu’il voit un avantage à créer une nouvelle polarisation.

Pendant un demi-siècle, l’opposition entre fédéralisme et souveraineté a fait la fortune politique des « vieux partis ». M. Legault entend que le débat se fasse dorénavant entre un nationalisme identitaire d’« extrême centre » et une gauche « radicale » et « wokiste ».

Même si la nouvelle plateforme de QS se veut plus rassurante, il se fera sans doute un devoir de rappeler qu’il est toujours écrit dans son programme que « Québec solidaire vise, à long terme, la socialisation des activités économiques » par la nationalisation de grandes entreprises. Seule concession : « Une certaine place au secteur privé sera maintenue, particulièrement en ce qui a trait aux PME. »

Ce n’est pas le modèle économique que privilégie la majorité des Québécois. Cela a beau être l’objectif « à long terme », on ne peut pas en faire abstraction. Pas plus qu’on ne pouvait oublier que l’indépendance était l’objectif du PQ, même si le référendum était sans cesse reporté en attendant que les « conditions gagnantes » soient réunies. Les plateformes passent, mais le programme reste.

Certes, on n’y parle pas de lutte des classes, mais l’inspiration marxiste du texte mis à jour il y a à peine deux ans est manifeste. « Le bien commun réside dans la production et le partage collectifs de la richesse nécessaire pour assurer la sécurité économique de toutes et de tous », peut-on y lire.

  

Sur la question de la laïcité, que M. Legault ne manquera pas non plus d’exploiter, la position de QS demeure un point d’interrogation. Un gouvernement solidaire laisserait-il la loi 21 à la merci des tribunaux en abandonnant la disposition de dérogation ? La question n’a pas été tranchée au congrès, mais voici ce que dit le programme :

« C’est l’État qui est laïque, pas les individus. Québec solidaire accepte le port de signes religieux par les usagers et les usagères des services offerts par l’État. En ce qui concerne les agents et agentes de l’État, ces derniers peuvent en porter pourvu qu’ils ne servent pas d’instrument de prosélytisme et que le fait de les porter ne constitue pas en soi une rupture avec leur devoir de réserve. »

Il y a deux ans, les militants avaient désavoué l’aile parlementaire, qui avait décidé que ce passage était compatible avec la recommandation de la commission Bouchard-Taylor visant à interdire le port de signes religieux aux agents de l’État en position d’autorité.

Quand il était dans l’opposition, M. Legault avait fait mouche en accusant Philippe Couillard de chercher à culpabiliser les Québécois en voulant créer une commission d’enquête sur le racisme et la discrimination systémiques, comme le propose également QS.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis. En septembre dernier, un sondage Léger indiquait que 61 % des Québécois croient maintenant que le racisme systémique existe bel et bien au Québec. C’est plutôt le premier ministre qui se retrouve sur un terrain glissant quand la question est soulevée. Peut-être est-il un peu trop à l’extrême du centre !

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