Ceci n’est pas une cigarette

Faudrait-il que les théâtres qui osent représenter une œuvre dans laquelle un personnage fume habillent les acteurs de vêtements portant la mention « Ceci n’est pas une cigarette » ? On doit à René Magritte ce célébrissime tableau illustrant une pipe sous laquelle il est inscrit « ceci n’est pas une pipe ». Cette œuvre est souvent citée pour rappeler les distinctions entre l’objet et sa représentation. Gommer les différences entre les représentations du réel et la réalité, c’est mettre en danger plusieurs activités créatrices.

La difficulté qu’on éprouve en certains cercles à départager la fiction de ce qui relève du réel a été récemment mise en lumière dans la décision d’un tribunal qui applique à une représentation théâtrale un règlement municipal prohibant l’acte de fumer dans les lieux publics. Le juge motive sa décision en affirmant que le fait de fumer une fausse cigarette dans le cadre d’une interprétation d’une œuvre dramatique n’est pas une activité expressive au sens de la loi.

La stupéfaction de plusieurs à la lecture de cette décision tient au fait que la Cour suprême du Canada a depuis longtemps déterminé que l’activité expressive protégée par les chartes des droits englobe tout geste qui vise à transmettre une signification, à l’exception de la violence. La Cour a ainsi expliqué que des activités comme la musique, la danse, les affiches, les mouvements physiques, les marches avec bannières, la publicité commerciale, les affiches sur des poteaux de service public, le piquetage, la distribution de tracts, la communication à des fins de prostitution, le bruit produit par un haut-parleur situé à l’extérieur d’un club et donnant sur la rue, le vote, le fait de se porter candidat à une élection, les dépenses dans le cadre de campagnes électorales ou référendaires, le travail pour un parti politique ou un candidat sont autant de situations qui constituent a priori une activité expressive.

Il faut souhaiter qu’un tribunal d’appel reconnaisse que la représentation dans un cadre de fiction dramatique d’un geste comme celui de fumer relève intrinsèquement d’une activité expressive. Dans un second temps, il faudra évaluer la raisonnabilité d’une mesure étendant l’interdiction de l’acte de fumer aux représentations fictionnelles de ce comportement.

Lorsqu’on se met à appliquer les lois à des situations de fiction comme si celles-ci relevaient de la réalité, on efface les distinctions entre les situations réelles et les représentations mises en scène par un créateur. On oublie que la représentation n’est pas le réel, mais un discours mobilisant le langage verbal ou pictural pour réfléchir sur le réel.

Les misères de la fiction

Cette tendance à nier ce qui est de l’essence même de l’expression artistique en mène large dans plusieurs milieux.

Il y a deux ans, l’auteur d’un roman d’horreur a été accusé d’avoir publié de la pornographie juvénile. Des passages du roman relataient le caractère odieux de situations d’abus par un personnage monstrueux. Il y a quelques années, c’est un créateur d’effets spéciaux qui a été accusé d’avoir produit du matériel obscène. Récemment, l’humoriste Mike Ward qui jouait le rôle d’un quidam s’inquiétant des « vaches sacrées » de notre société a eu à se défendre d’avoir commis de la discrimination en interprétant un monologue dans lequel il se moquait d’un enfant handicapé devenu personnage public. Dans toutes ces situations, ce sont les tribunaux d’appel qui ont su faire la part des choses. Ils ont fini par reconnaître la nécessité de distinguer le réel et les représentations qu’on en fait dans le cadre de prestations créatrices. Ce qui inquiète est qu’il soit nécessaire d’aller jusqu’à faire appel pour que soit reconnu ce qu’on pouvait croire relever de l’évidence.

Certains font valoir que ce n’est pas parce que ce n’est pas « vrai » que ce n’est pas susceptible d’engendrer des conséquences néfastes. Il est indéniable que certaines représentations de la réalité peuvent engendrer des conséquences. Représenter une activité peut inciter ceux qui regardent et écoutent à la pratiquer. Représenter un geste notoirement dangereux ou néfaste pour certaines personnes peut contribuer à le banaliser, voire à le légitimer. C’est à ce niveau que les considérations pouvant justifier de limiter la représentation de certains gestes peuvent et doivent être examinées. Pas en niant à une prestation artistique son statut d’activité expressive. Pas en confondant fiction et réalité.

Par exemple, la représentation d’activités sexuelles avec des personnes de moins de 18 ans a été considérée comme susceptible d’engendrer, de légitimer ou justifier des comportements réels. L’exploitation indue de la violence est aussi reconnue par les lois sur l’obscénité comme ayant un potentiel d’induire des comportements délétères. De même, représenter une réalité dans l’intention de tromper, d’induire en erreur est considéré comme un comportement abusif puni par les lois.

Mais encore faut-il que le caractère abusif soit évalué et que les interdictions de représenter un comportement interdit soient balisées par des limites rationnelles et proportionnées.

Les représentations de comportements que l’on retrouve dans les œuvres de fiction visent à faire comprendre, à expliquer, à faire ressentir. Certes, lorsque la fiction est utilisée comme paravent pour célébrer ou encourager des comportements abusifs, elle peut être assimilable à de l’incitation. Mais il ne viendrait pas à l’esprit d’accuser de voies de fait un comédien qui joue une scène d’agression dans le cadre d’une œuvre dramatique.

Appliquer une loi qui interdit de fumer dans un lieu public à la représentation du geste dans le cadre d’une fiction, c’est ignorer que la cigarette que fume l’acteur n’est pas une vraie. C’est à l’artiste exerçant son art qu’il faut imputer cette capacité de nous convaincre que c’est comme s’il en fumait une vraie ! On croyait que cela était évident, il faut se raviser…

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