Le centre disparu

Au Chili, la campagne de l’élection présidentielle a vu caracoler en tête deux hommes qui échappent aux catégories politiques habituelles.

D’abord, un ex-leader étudiant des manifestations de 2011, Gabriel Boric : 35 ans, barbu, tatoué, allié aux communistes. Face à lui, devrait se retrouver — si les sondages ont vu juste — José Antonio Kast : ultra-catholique se disant proche du Brésilien Jair Bolsonaro, admirateur de Donald Trump et de l’ex-dictateur Augusto Pinochet.

Petite révolution dans un pays où, depuis le retour de la démocratie à la fin des années 1980, centre gauche et centre droit ont alterné au pouvoir, sur la pointe des pieds et sans remettre en cause les fondements du régime.

Le Chili est un pays démocratique, doté d’un régime formellement pluraliste… mais resté sous un carcan conservateur en politique, néolibéral en économie, hérité de la dictature (1973-1990). Carcan inscrit dans la Constitution pour plusieurs de ses points (notamment sur l’intervention de l’État dans l’économie) : Pinochet, avant de partir, avait bien assuré ses arrières…

Au début des années 2010, la révolte des étudiants contre un système éducatif largement privé et inégalitaire avait sonné le réveil des forces du changement.

En 2019, les manifestations contre la hausse des tarifs des services publics (entre autres griefs) avaient trouvé un écho plus large, aboutissant pour la première fois en trente ans à une véritable remise en cause du système.

La stratégie prudente, voire timorée, d’un centre gauche libéral et consensuel, incarnée par les deux mandats de Michelle Bachelet (2006-2010, 2014-2018), se voit aujourd’hui dépassée par l’évolution de la société.

Le « consensus » sur la transition, hérité des années 1988-1990, portait la marque profonde d’une société conservatrice — où le socialiste Salvador Allende, pour mémoire, n’avait obtenu que 37 % des voix, trois ans avant son renversement sanglant de 1973.

Ce consensus des élites a toujours ménagé l’ordre social hérité de la dictature. Histoire — et on peut le comprendre — de ne pas réveiller les forces autoritaires et militaristes, qui, dans ce pays, ont toujours disposé d’une large base sociale.

Sous l’actuelle présidence de droite, celle du milliardaire Sebastián Piñera, largement déconsidéré (taux d’approbation sous les 10 %) et qui vient d’échapper à la destitution dans des affaires de favoritisme, un processus de refonte de la Constitution a été lancé. À l’initiative de la gauche, avec l’élection d’une constituante : le nouveau texte fondamental est toujours en cours d’élaboration, avec un référendum de ratification prévu en 2022.

Vers la vraie fin du « pinochétisme » ? On le verra dans les scores de Kast et de Boric, et dans le second tour, qui pourrait les opposer en décembre.


L’effacement de l’alternance tranquille du centre gauche et du centre droit, au profit de choix plus radicaux, voire populistes, peut être vu, au Chili, comme un « coup de balai » nécessaire et bénéfique. Mais tel n’est pas forcément toujours le cas.

Aujourd’hui bousculée un peu partout, cette alternance traditionnelle avait ses bons côtés. Elle pouvait être le pilier d’une stabilité et d’une légitimité réelle de la démocratie. Dans le cas chilien, il y avait également le souci de ne pas réveiller le spectre de la guerre civile.

Car la politique en Amérique latine, dans les années 1960, 1970, 1980… c’était aussi le face-à-face des guérillas d’extrême gauche et des fascismes militarisés. Avec quelques exceptions sous la forme de prise de pouvoir de l’extrême gauche (Cuba, Venezuela) et ensuite d’autres formes de dictatures et d’oppositions.

Le régime vénézuélien a laissé hier se tenir des élections locales et régionales, avec des observateurs étrangers : une première depuis longtemps. Au Pérou, en juin 2021, le second tour avait vu l’affrontement de populismes radicaux. Avec la victoire par un poil du paysan « marxiste-léniniste » Pedro Castillo contre l’héritière Keiko Fujimori — elle-même fille d’un père putschiste de droite, toujours en prison.

Au Brésil, en 2022, se déroulera un grand test de la démocratie dans les Amériques : le retour probable du populiste de gauche (et néanmoins démocrate) Lula da Silva, contre l’invraisemblable Jair Bolsonaro.

Affrontement démocratique… ou germe de guerre civile ?

 

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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