«Je veux de la lumière*»

Du moment où ces mots avaient été lâchés — « Ce que je vois, c’est une tumeur cancéreuse, probablement un grade 3 sur 3 » —, je m’étais préparée à perdre. Dans la relativité nouvelle apportée par la crainte de perdre ma vie, l’idée de perdre un sein, mes cheveux, mes sourcils, mes cils en même temps que mes illusions d’infinitude et mon sentiment d’invincibilité prenait sa juste place : un passage obligé, pour ne pas mourir. N’empêche, je me souviens avoir eu la réflexion, alors que j’arpentais pour la énième fois l’un des corridors ternes menant à l’étage d’hémato-oncologie, qu’il était vraiment dommage que, du fait d’être malade, je perde aussitôt un accès à la beauté du monde. Ma vie, devenue un long enchaînement de couloirs, sous-sols et autres salles d’examen tous plus lugubres les uns que les autres, avait pris le goût de la chimio, un mélange de métal et de désert, sans saveur et sans couleur. Quand la pandémie s’est mise de la partie, ajoutant l’ingrédient de la solitude à cet amalgame et vidant les salles d’attente de mes camarades de tranchées, je m’étais aussi dit que le poids de la laideur se supporte mieux à plusieurs.

À l’occasion de cette pandémie, les fractures sociales qui scindent nos réalités sont devenues apparentes sur tous les plans, y compris en ce qui concernait « l’accès au beau » dans nos environnements. Nous nous souvenons tous du ridicule dont s’étaient drapés certains récits de confinement, rédigés par une bourgeoisie réfugiée dans sa maison de campagne. J’avais beau être gravement malade, immunodéprimée pour mes 40 ans en plein confinement, j’avais moi-même cette chance d’être enfermée dans une maison avec boiseries et plafonds hauts, à deux pas d’une magnifique forêt urbaine. Plus d’une fois, sur ma douleur, la lumière des lieux avait déposé son ballet de poussières autour de moi, me donnant l’impression que, malgré ma fragilité, j’étais encore reliée au monde vivant et à sa beauté. Après les couloirs de l’hôpital, moi, j’avais ces refuges, que d’autres n’avaient pas. On sous-estime tant l’impact que les espaces, les manières, les gestes qui enrobent nos lieux de soin peuvent avoir sur ceux qui y passent beaucoup de temps.

« L’architecture, l’esthétisme en général, c’est le respect que l’on accorde au lieu, c’est cette capacité à établir une communication avec ce qui est “plus grand que nous” et ce qui nous unit les uns aux autres et avec nos environnements », me dit mon ami Daniel Quirion, architecte de Sherbrooke, avec qui j’ai, depuis longtemps, une discussion sans fin sur les liens entre nos humeurs collectives et l’architecture. Depuis bien avant la pandémie, nous évoquons ensemble cette absence, laissée par notre rupture d’avec le religieux, de lieux accessibles à tous qui sauraient baigner nos blessures psychiques d’une certaine luminosité.

Où allons-nous nous échoir quand les défenses dont on s’est bardés pour affronter la vie s’effondrent et que l’idée de demain devient celle de trop ?

Bien avant la psychiatrie, quand on a besoin de laisser tomber les gants, les games et les armes, quand on a seulement besoin de se sentir bienvenus, accueillis, « malgré et avec » notre sensibilité à fleur de peau, notre angoisse au ventre ou nos pensées qui nous tirent vers le bas, où sont nos lieux d’apaisement ? Je lui pose la question.

« Bien sûr, la magnificence de la nature au Québec demeure relativement accessible à tous et à toutes, mais, dit-il, il y a quelque chose de très puissant, aussi, dans l’expérience de se sentir contenu, au sein d’une construction humaine qui sait honorer la beauté, respecter l’espace et jouer avec la lumière d’une manière qui nous tire vers le haut, comme si ça pouvait nous redonner foi en l’humain d’abord. »

Il y a forcément dans ces lieux une notion de transcendance, qui, si elle n’est pas automatiquement associée au religieux, s’affaire à, doucement, nous « remettre à notre place » tout en nous faisant sentir partie prenante de la communauté humaine. Il me raconte comment, pour lui, peu importe où il se trouve dans le monde, il ressent quelque chose de cet apaisement dans les églises. « Elles offrent cette occasion d’échapper à la course du monde, d’être protégé, en sécurité et d’observer ce que le génie humain est capable de concevoir. »

« C’est possible de se sentir porté par un lieu », conclut-il.

C’est aussi ce que rapporte l’infirmière spécialisée en psychiatrie Catherine Versteegh-Cellier, dans le dossier de septembre 2021 du magazine français Santé mentale(N o 260) consacré aux liens entre l’architecture et la fonction contenante. « C’est un nouvel enjeu pour la psychiatrie : l’architecture revisitée, considérée dans ce qu’elle a réellement à apporter au fait d’habiter, peut contribuer à la performance du soin psychique. » Ses travaux, réalisés en binôme avec un architecte, mènent à une série de recommandations, notamment sur les mesures d’isolement et de contention dans les hôpitaux psychiatriques. À lire.

Il y a bien de ces lieux qui nous sauvent, qui savent héberger nos souffrances, accueillir nos états de nouveau-nés et nos effondrements, et ce, peu importe la grosseur de notre dossier psychiatrique, de notre portefeuille ou de nos croyances.

Appel aux récits

Dans ma suite de novembre, j’ai maintenant envie de vous entendre me raconter les lieux qui vous ont sauvés ? nplaat@ledevoir.com

* Chanson de Philémon Cimon

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