Indispensable philosophie de l’éducation

C’était jeudi dernier la Journée mondiale de la philosophie. Vous le savez sans doute : je me suis beaucoup battu pour qu’on fasse en éducation l’importante place qui leur revient aux données probantes. Mais le philosophe que je suis sait parfaitement bien qu’elles ne disent pas tout et que d’autres disciplines sont nécessaires pour correctement penser l’éducation et sa pratique.

Je soutiens depuis toujours que parmi elles, la philosophie devrait occuper une place de choix.

Privée de celle-ci, on manque d’importants repères culturels et historiques qui aident à comprendre comment ont été posées les grandes et incontournables questions relatives à la nature et aux finalités de l’éducation.

De plus, les souvent subtiles distinctions que font toutes ces vastes disciplines de la philosophie (épistémologie, éthique, anthropologie, et autres…) ont des implications concrètes que dévoile justement leur application à une complexe pratique comme l’éducation.

Enfin, ce souci de clarification conceptuelle de la philosophie appliqué à des concepts cruciaux en éducation (éducation, bien sûr, mais aussi quantité d’autres comme autonomie, savoir, endoctrinement, curriculum, etc.), qui sont souvent utilisés sans perspective critique, est un autre précieux apport de la philosophie à l’éducation.

On ne devrait pas avoir été formé pour enseigner sans avoir une vaste connaissance de tout cela, qui nourrit en prime une salutaire distance critique sur l’actualité.

On en aura une idée sur quelques aspects de la pensée d’Alain qui incitent à réfléchir et, le cas échéant, à dire pourquoi on est en désaccord avec lui.

Alain et l’éducation

Alain est le pseudonyme d’Émile-Auguste Chartier (1868-1951). La forme littéraire la plus couramment adoptée par lui, et qui fera sa renommée, est celle du « propos », court billet journalistique portant sur toute la gamme des sujets possibles dans lequel, chaque fois, il propose, justement, au grand public, une réflexion, et plus précisément un exercice de jugement.

La réflexion pédagogique d’Alain est notamment exposée dans ses Propos sur l’éducation, réunis et publiés pour la première fois en 1932.

Elle est animée par un profond rationalisme et tout l’effort du philosophe vise à favoriser en chacun de nous l’exercice du libre jugement. « Il n’y a de pensée que dans un homme libre, écrit-il, dans un homme qui n’a rien promis, qui se retire, qui se fait solitaire, qui ne s’occupe point de plaire ou de déplaire. » La grande affaire est de préserver l’autonomie du « pouvoir spirituel », celui qui fonde et rend possible la dignité humaine, contre les « pouvoirs temporels ». « L’individu qui pense contre la société qui dort, voilà l’histoire éternelle », écrit-il.

L’éducation devrait faire apprendre à bien juger, et cela demande de surmonter les perceptions fausses de l’imagination ou de l’opinion admise (« Penser, c’est dire non », écrit Alain), les forces des passions (« Désir est paresseux » et « Vouloir vraiment, c’est vouloir ce qu’on ne veut pas ») et toutes les tyrannies (« L’esprit ne doit jamais obéissance »).

Mais l’école fonctionne aussi selon sa logique propre parce qu’elle s’adresse à des esprits neufs. C’est précisément sa mission précise que de les former et de les « obliger à réfléchir ».

Or, Alain se fait une idée particulière de l’enfance. L’enfance est en effet pour lui le moment où l’esprit confond encore le possible et l’impossible, le réel et le rêve, elle est un état qui entretient un rapport magique à un monde qui serait habité de volontés tour à tour bienveillantes et malveillantes. Contre ce mythe de « la lampe d’Aladin », l’école fait sortir de l’enfance, de la pensée magique, en faisant découvrir la résistance de l’objet et du réel ; elle fait apprendre la loi de l’effort et de la volonté. Alain écrit : « Les travaux d’écolier sont des épreuves pour le caractère. Que ce soit orthographe, version ou calcul, il s’agit de surmonter l’humeur, il s’agit d’apprendre à vouloir […] Les examens sont des exercices de volonté. Et en cela ils sont beaux et bons. »

La défense de cette conception somme toute traditionnelle de l’école, d’une éducation et d’une pédagogie fondées sur le travail, la rigueur, l’effort et la volonté, se déploie chez Alain en parallèle à une féroce critique des pédagogies nouvelles misant sur le pittoresque, l’attrayant, l’intéressant, l’agréable : « Bercer n’est pas instruire », écrit Alain.

Ce difficile travail que l’éducation doit accomplir peut toutefois prendre appui sur un puissant ressort en ce que l’enfance aspire à cette sortie de l’enfance à laquelle l’école la convie. L’enfant veut faire l’adulte, assure Alain, au point de justement mépriser l’adulte qui fait l’enfant. Partant de là, tout l’art de l’éducateur est de nourrir cette ambition de l’enfant en proposant des modèles à son admiration. L’art de l’éducateur est aussi celui de graduer les étapes en offrant à l’enfant des épreuves qu’il peut surmonter et des victoires qui seront à elles-mêmes leur propre récompense.

Cette pédagogie est donc aussi fondée sur une philosophie de l’enfance qui la définit moins en fonction de ce qu’elle est qu’en fonction de ce qu’elle doit permettre l’avènement. À l’injonction de tant de gens qui clament qu’il faut connaître l’enfant pour lui enseigner, Alain répond que c’est aussi et même beaucoup en lui enseignant qu’on le connaîtra, et que c’est précisément en lui enseignant à chanter qu’on saura s’il est musicien.

Je suis d’avis que tout cela donne à penser…

À voir en vidéo