Le piège de Thucydide

Cette semaine, le président Biden a évoqué la possibilité d’un boycottage américain des prochains Jeux olympiques, prévus à Pékin, en lien avec les violations des droits de la personne en territoire chinois. Même si cette décision n’aurait de conséquences que sur la représentation politique, et non pour la délégation d’athlètes, il demeure que cet épisode vient ajouter aux tensions sino-américaines croissantes.

En 2012, le professeur Graham Allison dégage de « la guerre du Péloponnèse » un concept : « le piège de Thucydide », celui de la guerre rendue inévitable en raison de la montée en puissance d’Athènes et de la peur qu’elle instillait à Sparte. Ainsi, le risque de conflit croîtrait de manière substantielle lorsqu’une puissance émergente menace de supplanter un hégémon. L’acuité du propos de Thucydide n’a pas échappé à Allison.

La présidence Biden s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur. La Chine et les États-Unis s’opposent sur les questions commerciales et l’application de droits de douane, sur le contrôle des réseaux 5G et la place de Huawei, sur le respect des droits de la personne (à propos du traitement des Ouïgours dans le Xinjiang) et des acquis démocratiques (comme le statut particulier de Hong Kong). Sur le plan stratégique, les opérations d’influence à l’échelle mondiale (décrites au demeurant par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, en France, dans un rapport publié en ligne en octobre) et les activités cybernétiques chinoises en territoire américain ont été désignées comme une véritable menace (comme les attaques massives menées par le groupe Hafnium contre Microsoft en mars 2021). La Chine a désormais la capacité de mener une véritable guerre hybride.

Pour autant, si les tensions se multiplient dans le monde, c’est en mer de Chine méridionale que se concentrent les enjeux les plus inflammables — il faut dire que 40 % du commerce mondial y transite et que les ressources sous-marines y sont considérables. Autant Pékin considère ces eaux comme siennes, autant les États-Unis les voient comme des eaux internationales. De ce fait, le déploiement militaire dans la région y est considérable.

Et l’on ne peut pas en dissocier la question de Taiwan, cette île de presque 24 millions d’habitants que la Chine continentale n’a jamais administrée, mais qu’elle considère comme une de ses provinces… et qu’elle intègre, pour ce faire, dans les représentations cartographiques de ses revendications sur la mer de Chine méridionale. Alors que Pékin a continué à isoler Taiwan en poussant les partenaires de sa nouvelle route de la soie à rompre les liens avec elle, les États-Unis ont conservé une « ambiguïté stratégique » : tout en reconnaissant la seule Chine communiste en 1979, ils maintiennent leur soutien à l’appareil militaire défensif taiwanais.

Or, au cours des dernières semaines, la langue de Biden a paru fourcher à plusieurs reprises… Le président américain a-t-il simplement gaffé (il est coutumier du fait) ? Ou ses errements étaient-ils intentionnels, manifestation d’un durcissement de la position américaine dans la région — ce que confirmeraient les informations du Pentagone, qui, cette semaine, font état d’une hausse de la présence américaine dans l’île ? Il faut ajouter que la semaine dernière, le secrétaire d’État Blinken a affirmé que les États-Unis ne laisseraient pas une attaque contre Taiwan sans réponse. Mais voilà : comme l’a affirmé l’ancien commandant du United States Indo-Pacific Command, l’amiral Davidson, les États-Unis ne peuvent se permettre de mener une guerre, car ils la perdraient. C’est que la marine chinoise est désormais prédominante dans la région. En outre, la Chine aurait maintenant la capacité d’annexer Taiwan, affirme la commission Chine–États-Unis (US-China Economic and Security Review Commission) dans son rapport annuel au Congrès (déposé ce mois-ci) sur l’état des relations économiques et de sécurité entre les deux pays.

Dans cet espace extraordinairement militarisé, il y a donc d’un côté un joueur qui se définit comme la puissance ascendante (selon les termes de Xi Jinping lors de son discours de Tian’anmen en juillet 2021), avec à sa tête un homme qui veut consolider son pouvoir à la veille du 20e congrès national du Parti communiste. De l’autre, on trouve une superpuissance en déclin dont le pouvoir de dissuasion repose sur des bases fragilisées, avec à son sommet un homme dont l’assise « congressionnelle » est précaire. Or, écrit Graham Allison lorsqu’il revisite en 2017 le piège de Thucydide (Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ?, traduit en français en 2019), l’ascension irrépressible de l’État chinois mènera à une collision frontale avec la puissance américaine, parce que la Chine s’enhardit dans un rôle qui lui paraît lui revenir de droit et en raison des craintes qu’elle inspire à Washington. Dans ces circonstances, explique-t-il, une escarmouche, un événement autrement anodin peut devenir l’étincelle d’un conflit armé de grande ampleur… dans un contexte où le potentiel d’une guerre hybride, tout comme le risque de l’emploi d’armes nucléaires, est réel. L’histoire paraît s’accélérer en raison de la volatilité de la géopolitique régionale, au point où la stratégie américaine peine à s’extraire du piège qui lui est ainsi tendu. 

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