Rêves électriques

Le président américain, Joe Biden, a eu le mérite d’être honnête en déclarant, au début d’un tête-à-tête avec Justin Trudeau jeudi à Washington, qu’il ne savait pas s’il pouvait exaucer la demande du premier ministre canadien concernant le crédit d’impôt pour l’achat de voitures électriques fabriquées aux États-Unis que la Chambre des représentants s’apprêtait alors à voter.

La version du projet de loi Rebâtir en mieux (Build Back Better) que la Chambre basse du Congrès américain a adoptée vendredi contient effectivement le crédit d’impôt de 12 500 $US tant décrié par la délégation canadienne arrivée dans la capitale américaine cette semaine. Mercredi, la vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland, a lancé une mise en garde au sujet de cette mesure, en insistant pour dire qu’un tel crédit irait à l’encontre de l’ACEUM, le nouvel accord de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, qui est entré en vigueur l’an dernier.

Ottawa craint que l’adoption du crédit ne nuise à ses efforts pour attirer les usines de fabrication de véhicules électriques en sol canadien, alors que, à l’heure actuelle, l’industrie de l’automobile d’ici produit surtout des voitures et des camionnettes traditionnelles parmi les plus polluantes. Mme Freeland a certainement exagéré en prétendant qu’un crédit d’impôt américain qui privilégierait les véhicules électriques sortant des usines syndiquées au sud de la frontière risquerait de devenir le plus grand irritant dans la relation commerciale canado-américaine. Mais sur le plan politique, il est important pour les libéraux de M. Trudeau de montrer qu’ils font tout en leur pouvoir pour favoriser le virage électrique au sein de l’industrie canadienne et pour préserver ses quelque 120 000 emplois, situés surtout en Ontario.

Même le premier ministre conservateur de cette province, Doug Ford, s’est converti à cette cause. Il s’agit de tout un revirement pour M. Ford, qui témoigne de son évolution vers le centre politique en vue des élections ontariennes en juin prochain. En 2018, M. Ford avait fait campagne contre les subventions à l’achat de voitures électriques instaurées par le gouvernement libéral ontarien de l’époque. Et son gouvernement a carrément aboli ces mêmes subventions après avoir été porté au pouvoir. Les conservateurs de M. Ford prétendaient que la promotion des voitures électriques importées condamnerait à une mort certaine l’industrie de l’automobile ontarienne, axée sur l’assemblage et la fabrication des pièces pour les véhicules à combustion interne. Et ils ne voyaient pas pourquoi les contribuables ontariens devraient subventionner les gens riches pour qui l’achat d’une Tesla était devenu un symbole de prestige qui leur permettait de se vanter de leur engagement envers l’environnement.

Or, M. Ford a indiqué cette semaine que son gouvernement se penche actuellement sur l’idée de réinstaurer des incitatifs à l’achat de voitures électriques semblables à ceux qu’offrent déjà Ottawa et le Québec. La démarche s’inscrit dans l’objectif de son gouvernement de faire de l’Ontario un acteur important dans la fabrication des voitures électriques en Amérique du Nord, alors que plusieurs États américains ont déjà une avance importante à cet égard. M. Ford voudrait que 400 000 des quelque deux millions de véhicules assemblés en Ontario en 2030 soient des modèles électriques. Ford, GM et Stellantis (Chrysler) se sont déjà engagés à réoutiller certaines de leurs usines ontariennes pour y fabriquer des voitures électriques à partir de 2025, grâce à des subventions importantes offertes par Ottawa et Queen’s Park. L’instauration d’un crédit d’impôt de la sorte adoptée vendredi par la Chambre des représentants américaine pourrait-
elle inciter ces fabricants à renoncer à ces engagements ? C’est en tout cas ce qu’ont laissé entendre les membres de la délégation canadienne à Washington cette semaine.

Toutefois, ce crédit d’impôt est loin de faire l’unanimité parmi la classe politique américaine, et il est peu probable que la mesure soit adoptée dans sa forme actuelle par le Sénat. Le sénateur démocrate de la Virginie-
Occidentale, Joe Manchin, dont l’appui est incontournable, s’est déjà prononcé contre la mesure. L’État de M. Manchin possède une usine non syndiquée de Toyota dont les véhicules électriques ne seraient pas admissibles au crédit d’impôt en question.

Selon le Wall Street Journal, cette mesure serait le produit de négociations entre les représentants démocrates du Michigan, l’United Auto Workers (UAW) et GM, et ses dispositions favoriseraient surtout les voitures électriques fabriquées par ce constructeur dans cet État frontalier. Actuellement, le seul modèle de véhicule électrique qui respecte tous les critères nécessaires à l’octroi du plein montant du crédit d’impôt serait le Chevrolet Bolt. Plusieurs autres modèles fabriqués dans des usines syndiquées, mais avec des batteries importées, seraient à tout le moins admissibles à un crédit d’impôt de 12 000 $US.

À moins d’un an des élections de mi-mandat, et alors que leur majorité à la Chambre des représentants ne tient qu’à un fil, les démocrates de Nancy Pelosi cherchent à rassurer les électeurs de la classe ouvrière dans les États de la « Rust Belt », perdus au profit de Donald Trump en 2016, et veulent les convaincre qu’ils ont leurs intérêts à cœur. Il n’empêche que le grand patron de Tesla, Elon Musk, s’est levé contre ce crédit en qualifiant M. Biden de « marionnette de l’UAW ». Et que les fabricants japonais et coréens, dont les usines américaines sont non syndiquées et généralement situées dans les États républicains du Sud, font aussi du lobbying auprès des sénateurs pour faire modifier les critères d’admissibilité à ce crédit d’impôt. Il n’est pas impossible que cette mesure soit tout simplement exclue du projet de loi final. C’est pourquoi M. Biden disait vrai en prétendant ne pas savoir s’il saurait exaucer les vœux de son homologue canadien. Après tout, ce choix ne relève pas que de lui.

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