De l’utilité des frontières

C’était un petit corps étendu sur le sable. Comme dans Le dormeur du val, il semblait reposer paisiblement. Mais comme dans le poème de Rimbaud, en réalité, il était mort. Il y a six ans à peine, la photo du petit Aylan échoué sur une plage grecque alors que son père avait tenté de franchir la frontière européenne a imposé une image des migrations qui n’a cessé depuis de nous hanter.

Depuis deux semaines, c’est une autre image que nous transmettent les photos de ces migrants massés à la frontière de la Biélorussie et de la Pologne. Bien sûr, il y a ces familles qui errent dans la forêt sans vivres ni vêtements chauds et qu’il faut aider. Mais il y a aussi ces jeunes hommes qui caillassent les militaires et tentent de couper les barbelés à l’aide de cisailles. On sait que certains ont payé jusqu’à 10 000 euros (presque le salaire moyen annuel polonais) pour venir du Moyen-Orient jusqu’en Biélorussie et tenter de traverser illégalement en Pologne pour gagner l’Allemagne.

Tout à coup, la réalité de ces migrations nous est apparue sous un autre angle que le filtre humanitaire que privilégient les médias. Cet angle, c’est celui du chantage migratoire qui utilise ces populations comme une arme géopolitique. Au lieu de provoquer des tirs à la frontière comme il l’aurait fait quelques décennies plus tôt, le despote biélorusse a trouvé mieux. Sur Aeroflot et Turkish Airlines, Alexandre Loukachenko a fait transporter des migrants du Moyen-Orient et du Maghreb pour déverser ces marées humaines à la frontière polonaise. Le résultat est le même. Il consiste à déstabiliser les pays européens pour se venger des sanctions prises contre la Biélorussie. Le tout sous l’œil bienveillant de Vladimir Poutine.

Militaire ou pas, « un acte délibéré d’un État pour violer les frontières d’un autre État est un acte de guerre », rappelait dans Le Figaro le politologue américain Andrew Michta. C’est ce qu’ont parfaitement compris les Polonais en dépêchant à la frontière 12 000 militaires. Contrairement aux bureaucrates de Bruxelles qui vivent dans une sorte de béatitude humanitaire, les Polonais savent ce qu’est une frontière. Ils savent surtout ce qu’il en coûte de ne pas en avoir, eux dont le pays fut dépecé pendant deux siècles au point d’être effacé de la face de l’Europe.

Les Polonais ont donc entrepris la construction d’un mur. Car, qu’est-ce qu’une frontière sinon un mur ? Peu importe qu’il soit de béton, de fer ou symbolique pourvu qu’il garantisse le choix démocratique d’un peuple de laisser entrer qui il veut sur son territoire. Sans cela, pas de souveraineté ! Nous assistons depuis quelques jours à un étrange retournement de situation. Mise au ban de l’Union européenne et traitée de réactionnaire, voilà soudain la Pologne devenue la sentinelle du continent.

Les vierges éplorées ont évoqué le mur de Berlin, qui, à la différence de celui dont il est question ici, ne protégeait personne mais emprisonnait des millions d’Européens. Elles ont prétendu qu’en Europe on ne construisait pas de mur. On connaît le refrain. C’est justement ainsi que, depuis 2015, l’Europe est devenue l’idiot utile du chantage migratoire. Loukachenko n’a fait que s’engouffrer dans la brèche ouverte en 2015 par Recep Tayyip Erdogan et Angela Merkel. Le premier n’ayant eu de cesse de faire chanter la seconde en déversant ses migrants sur les côtes grecques et en prenant le contrôle de la filière migratoire libyenne.

Abandonnées par Bruxelles, les petites nations comme la Lituanie, la Lettonie et la Pologne ont bien compris qu’elles ne pouvaient compter que sur leurs propres moyens. Elles ont pris acte de cette vaste entreprise de détournement du droit d’asile et modifié leurs lois afin d’autoriser les refoulements. Des pays comme la Suède et la Lituanie ont même rétabli le service militaire. Leurs habitants savent depuis longtemps que le grand rêve européen d’un monde sans frontières a vécu. Et qu’il pourrait être suicidaire à une époque où les empires et les rivalités sont de retour.

Voilà comment la réalité reprend ses droits sur le mirage postnational européen. Une idéologie fondée sur le seul dogme de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes. Il y a un mois à peine, près de la moitié des pays membres de l’UE, dont un grand nombre de pays de l’Est, avaient sommé Bruxelles de changer de politique migratoire. Ils n’ont eu pour toute réponse qu’une fin de non-recevoir. Car, à Bruxelles, on n’est toujours pas sorti du mirage des années 1980, celui de « La fin de l’histoire » et de « La mondialisation heureuse », pour reprendre les titres de deux livres écrits par l’Américain Francis Fukuyama et le Français Alain Minc. Quand on se perçoit comme une vague mosaïque multiculturelle qui refuse même de reconnaître ses racines chrétiennes, comment pourrait-on se sentir menacé par une invasion migratoire ?

Il en va autrement des nations qui, elles, ont une identité,une culture et un équilibre démographique à protéger. Aujourd’hui, les seules lunettes humanitaires ne suffisent plus. Elles sont même devenues un obstacle pour penser le politique.

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