La gloutonnerie

Les médias du monde entier ont capté l’émotion d’Alok Sharma, le président de la COP26, lorsqu’il a annoncé les modifications de dernière minute apportées au texte de l’accord conclu à Glasgow, sous la pression exercée par l’Inde et la Chine. « Je suis profondément désolé », a-t-il déclaré, en dévoilant que l’engagement pris ne serait plus de mettre un terme à l’exploitation du charbon, mais seulement d’en réduire l’utilisation.

La déception exprimée se voulait ciblée, limitée à cette concession qui, en effet, est difficilement justifiable. Le sanglot réprimé renvoie pourtant à une frustration plus vaste, soit celle qu’inspirent les insuffisances risibles (mais prévisibles) de cet accord.

Alok Sharma n’avait pas que de la tristesse à offrir, lors de la clôture de cette COP26. Il lui restait encore un peu d’espoir, semble-t-il, au moins juste assez pour rappeler que l’objectif de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 degré par rapport à l’ère préindustrielle était encore « vivant ». « Son pouls est faible, et il ne survivra que si nous tenons nos promesses et traduisons rapidement les engagements en actions concrètes », a-t-il dit, tout en reconnaissant que le cap suivant, soit celui des 2 degrés de réchauffement, serait « une condamnation à mort » pour un grand nombre de personnes.

L’ONU soulignait récemment que le rythme actuel d’émissions nous achemine plutôt vers un scénario à 2,7 degrés. Or les engagements pris à Glasgow n’annoncent certainement pas un renversement radical et immédiat de cette tendance. La « condamnation à mort » dont parlait Sharma a de toute évidence déjà été prononcée.

Le président de la République des Palaos, Surangel Whipps Jr., s’est exprimé au nom des communautés insulaires du Pacifique qui voient actuellement leur avenir s’effondrer devant leurs yeux. Interpellant les dirigeants du G20, le président Whipps a évoqué un conte folklorique dans lequel un petit garçon n’arrête jamais de grandir, au point où il finit par gober tout ce qui lui tombe sous la main, décimant le monde autour de lui. L’analogie n’est pas très difficile à comprendre. C’est la démesure des uns qui mène à la ruine et à la souffrance des autres. « Il n’y a pas de dignité dans une mort lente et douloureuse. Vous pourriez tout aussi bien bombarder nos îles », concluait Whipps.

Tout indique que ces calculs ont déjà été faits. Des millions de vies seront sacrifiées dans les décennies à venir. Il faut avoir pris l’habitude d’infliger beaucoup de souffrance pour en annoncer autant tout en parlant d’espoir, même avec prudence.

Outre sa timidité, c’est l’omission de la justice climatique qui marque l’accord conclu à Glasgow. Cela s’illustre à merveille par la réticence persistante à tenir compte des demandes de « réparation climatique » formulées par les pays les plus affectés par le réchauffement planétaire. Plusieurs délégations arrivaient cette année à la COP26 avec un bilan humain et écologique désastreux : famines, populations déplacées, terres désertifiées ou englouties par la mer. Il ne s’agissait pas de projections, mais bien de bouleversements dont on parle déjà au passé, dont on a connu la douleur. Malgré tout, le texte de l’entente écarte soigneusement la création d’un mécanisme d’aide et de réparation formel destiné à épauler ces pays.

Le partage de la responsabilité pour les désastres locaux hante les accords internationaux sur le climat depuis leurs débuts. La question soulevée est pourtant simple : si les pays qui ont le moins contribué aux émissions de GES, et dont les ressources financières sont limitées, subissent davantage les conséquences du réchauffement climatique, ne faudrait-il pas créer un fonds — systématiquement financé — pour indemniser les pertes et les dommages subis ?

Bien sûr, la destruction causée par la crise climatique n’est pas toujours quantifiable. On ne peut pas apposer une valeur pécuniaire à un écosystème détruit, à une communauté déchirée. Reste que la répartition globale du fardeau de la dévastation constitue l’éléphant dans la pièce.

À Glasgow, les monstres désignés furent l’Inde et la Chine. Il est vrai que la croissance des émissions de ces deux géants, ainsi que leurs réticences à les endiguer, constitue un obstacle de taille, surtout au vu de l’urgence. Reste qu’il est malhonnête de blâmer « l’Inde et la Chine » avant tout pour le retardement de la réduction des émissions, en ignorant le fait que les pays du Nord ont délocalisé vers ces économies émergentes la production qui soutient le rythme de consommation de leurs populations — exportant du même coup une part de leurs émissions. Les États-Unis, l’Europe, responsables de la plus grande partie des émissions historiques de GES, ont embelli leur bilan récent tout en se dédouanant du régime économique mortifère qu’ils ont instauré, et dont ils profitent plus que quiconque.

Ce sont des dynamiques que l’on connaît bien. Les pays du Nord montrent patte blanche tout en écoutant passivement la colère exprimée par les pays plus vulnérables. Et, au passage, ils prennent soin de rejeter l’odieux sur les économies émergentes, en réprimant même un sanglot. Sauf qu’inévitablement, ces stratagèmes ne suffiront plus. Il faudra reconnaître que la gloutonnerie « de l’Inde et de la Chine » est le reflet de la nôtre.

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