La fée de mon logis

Alex (superbe Margaret Qualley) joue le rôle d’une aide ménagère dans la minisérie «Maid». Ce job de la dernière chance lui permet d’échapper à la violence conjugale et de nourrir sa fillette.
Photo: Ricardo Hubbs Netflix Alex (superbe Margaret Qualley) joue le rôle d’une aide ménagère dans la minisérie «Maid». Ce job de la dernière chance lui permet d’échapper à la violence conjugale et de nourrir sa fillette.

Parmi les vaguelettes d’indignation de l’automne, j’ai songé surfer sur celle-ci : peut-on être féministe et embaucher une femme de ménage (aussi appelée « aide ménagère » ou « technicienne de surfaces » dans un jargon de ressources humaines) ? Une amie a eu la réponse pour moi : en bonne féministe, tu devrais engager un homme.

J’ai d’ailleurs eu recours aux services d’une de ces fées du logis parce que mon premier mari ne trouvait pas le temps de s’abaisser au ménage. Ce fut mon premier geste féministe de révolte. Il allait payer.

La fée de mon logis actuelle m’accompagne depuis 15 ans et elle s’est ennuyée ferme durant 2020, jusqu’à ce qu’on nous permette à nouveau de recevoir des étrangers chez nous. Elle avait hâte d’échapper à ses quatre murs et n’était pas admissible à la PCU (elle refusait que je la paie à ne rien faire). La fée n’est pas vaccinée, ne parle pas français et porte un masque. Je n’ai rien exigé d’elle, nous ne sommes pas aux soins intensifs. Je comprends ses craintes. Sa peur d’immigrante de longue date qui n’oublie pas, peur des voleurs, peur du fisc, peur des policiers (corrompus dans son pays ?), peur de l’autorité, peur de la COVID, peur du vaccin, peur du diable et de l’enfer. Mais elle prie la Sainte Vierge et pour mon âme.

Je ne peux pas savoir ce qu’elle a traversé avant de lâcher son hautbois pour M. Net. Chose certaine, j’aime la fée de notre logis, une artiste sensible et généreuse. J’aime lorsqu’elle prend ma Léonie dans ses bras pour lui susurrer des mots doux dans la langue de son pays, j’aime quand on bavarde toutes les deux, comment elle me tance en brandissant son plumeau : « Josèèèèèèè ! Be nice to your boyfriend ! » en roulant les « r ».

C’est une relation d’intimité unique. Elle connaît ma vie le son coupé, dans tous les racoins, sans jugement. Elle me pardonne les livres qui traînent à terre. Elle partage un peu de ses soucis avec moi, et vice versa. Nous pleurons, nous rions.

Madame a à peu près mon âge, elle s’est barricadée derrière une façade de dignité et de rigidité. Elle l’oublie parfois et devient une souriante personne qui se reprend vite. Je suis la bonne.

 

Je lui délègue une partie de ma charge mentale, soit. Elle n’a pas de sécurité d’emploi ni d’assurances, moi non plus. Mais je sais une chose, l’attachement est un fil bien étrange qui se solidifie avec le temps, les séparations, les cancers, les morts, Léonie qu’elle garde parfois et les cartes de Noël de vœux quétaines mais bien sentis, comme la santé, la paix et l’amour. Il nous arrive même de parler sexe.

À chaque torchon sa guénille

J’ai dévoré la série Maid, sur Netflix, où une jeune femme échappe à la violence conjugale grâce à un de ces jobs de ménage mal payés. Une cliente noire et fortunée finit par lui tendre la main. Et leur échange improbable demeure totalement crédible. Deux femmes dans la merde finissent toujours par se reconnaître, question de sororité.

J’ai engagé bien des fées, immigrantes ou non, pour me sortir du pétrin durant ma vie adulte, surtout lorsque j’étais monoparentale avec un bébé sur les bras.

Pour revenir au travail plus rapidement — comme pigiste, je n’avais pas droit au congé parental gouvernemental —, j’avais recours à une nounou chez moi. Cette jeune musulmane prenait à son tour sa belle-mère à son service pour s’occuper de ses deux enfants en bas âge. Ainsi va la chaîne des femmes qui s’exploitent entre elles.

Avant de dénicher cette perle, j’en avais essayé quelques-unes. J’en ai même retrouvé une endormie dans mon lit, bien au chaud sous la couette, tandis que mon B de quelques mois pleurait dans sa chambre.

La polémique féministe entourant l’embauche d’une fée du logis faisait écho à la sortie de l’excellent roman Là où je me terre, de la sociologue Caroline Dawson.

Ses parents, réfugiés chiliens, gagnaient leur vie en torchant les autres : « Une grande percée du féminisme a été de libérer les femmes blanches d’une partie des travaux domestiques pour les faire exécuter par d’autres femmes, immigrantes comme ma mère, qui se tapait la double tâche à la fois ménagère chez elle et subalterne dans des foyers huppés. »

Ils ont torché partout pour qu’on ait le luxe de s’ennuyer

 

En fait, si j’étais un mec, je me demanderais où je me situe dans cet organigramme féminin où la culpabilité ne s’efface pas à l’eau de Javel.

Les esclaves modernes

Au moins, la fée hautboïste de mon logis est mieux payée qu’un cuisinier du resto Au pied de cochon, pourboire compris. C’est déjà ça. J’ai dû me battre pour qu’elle accepte de remédier à des produits toxiques pour elle, mais réputés plus efficaces que le bicarbonate de soude et le vinaigre blanc.

L’esclavage moderne qui se joue en direct sous nos yeux est probablement moins supportable que celui qui, favorisé par la mondialisation, se trame dans l’ombre, à des milliers de kilomètres et que nous encourageons sans ciller.

Du t-shirt made in Bangladesh au téléphone intelligent qui contient du coltan provenant des mines de sang du Congo où l’on envoie des enfants travailler, nous sommes des employeurs impitoyables pourvus d’intermédiaires pratiques. L’aiguille de nos sensibilités ne s’affole pas toujours devant les pires injustices générées par nos besoins, justifiés ou non.

L’autre jour, à l’arrêt d’autobus, une amie rencontre un homme qui lui raconte qu’il gagne sa vie comme « homme de ménage ». Il a hérité d’un appartement au centre-ville, rue Aylmer, d’une cliente décédée. Il l’a revendu et continue à faire des ménages. Il aime suivre les encans. Parfois, la reconnaissance est tangible et romanesque.

Lorsque la fée hautboïste de mon logis m’a révélé il y a quelques années qu’elle n’a pas eu souvent de clientes comme moi, j’ai été triste pour elle, pour eux. Et même si l’on me taxera de gogauche-kombucha, « je me rangerai toujours du côté des humiliés. C’est là où je me terre », comme l’écrit Caroline Dawson.

Je me rangerai avec les fées qui jouent hautbois et résonnent musette tout en jetant les torchons sales dans la laveuse.

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | La fée des dents lave plus blanc

C’est mon hygiéniste dentaire préférée, même si je déteste cette demi-heure de supplices buccaux avec de petits instruments pointus. Mon hygiéniste, c’est la fée des dents et la fée des étoiles réunies, un fond de travailleuse sociale, un rien de psychologie, un DEC en détartrage, un surplus de bienveillance, un rire de femme qui sait que l’instant est précieux.

— Ça fait juste deux ans que je fais ça, hygiéniste…

— Han ?

— Ben oui ! Je ne vous avais pas dit ce que je faisais avant ?

— Hanhan !

— Réalisatrice…

— Han ?!

— Réalisatrice télé pendant 17 ans dans une salle de nouvelles.

Je ravale pour parler, bouche bée :

— Hein ? Vous ?! Comment avez-vous fait pour survivre à ça ?

— Ben justement, j’ai lâché. Fini les feuilles de cotes d’écoute garrochées devant moi et les cue sheets déchirées, les crises…

— Hanhan !

— Pis vous savez quoi ? Je suis heureuse. J’aime ce que je fais.

Je crois que c’est parce qu’elle a enfin le dernier mot et qu’elle fabrique de jolis sourires.


Pleuré en terminant la minisérie Maid, de Molly Smith Metzle, tirée du récit Maid: Hard Work, Low Pay, and a Mother’s Will to Survive, de Stephanie Land. Le mot survie est important lorsqu’on frappe le mur de la maternité solo. Tout dans cette série nous fait réaliser à quel point mettre un enfant au monde peut nous faire accepter les pires conditions de travail. Cela peut aussi nous faire endurer un conjoint brutal. À voir sur Netflix, notamment pour le jeu irréprochable et si juste de Margaret Qualley (Alex), qui donne la réplique à sa mère, Andie McDowell. https://bit.ly/3qIHO1W


Dévoré Là où je me terre, de Caroline Dawson. On sent percoler la colère et l’injustice à travers ces pages finement écrites par une immigrante qui interprète le monde de son point de vue d’enfant et d’ado et observe la lente ascension sociale de ses parents chiliens qui font des ménages le jour et le soir pour permettre à leurs trois enfants d’étudier et de « réussir », voire de s’ennuyer : « C’est là que j’ai réellement appris que l’on peut être blessé par ceux qu’on aime, que la solitude fait partie de l’amour et que l’enfance n’est pas l’âge de l’innocence. » https://bit.ly/3oDSMDm
 

Aimé Lettres à une Noire, de Françoise Ega. Ce livre écrit entre 1962 et 1964 est tiré du journal qu’a tenu l’autrice, une Martiniquaise engagée comme bonne à Marseille. Ses remarques sur ses patrons, sa verve, sa fierté font de ces écrits un petit bijou sociologique. Françoise Ega a voulu témoigner de la mesquinerie, de la petitesse de l’être humain qui use et abuse de son minuscule pouvoir pour en diminuer un autre. Un livre qui utilise le mot en n avec générosité.

Depuis 2019, on trouve une rue Françoise Ega (poète et militante) dans le 14e arrondissement de Marseille.

« La vie me tient en état de révolte constante, cela ne me vient pas de Dieu, mais des hommes. Madame est partie avec sa famille faire du ski nautique, auparavant, elle s’est bien privée de nourriture pour avoir la ligne ! » https://bit.ly/30BEmuW



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