La fumée de Lévesque

La bande dessinée René Lévesque. Quelque chose comme un grand homme, sur scénario de Marc Tessier et illustrations d’une vingtaine d’artistes, devrait atterrir en librairie aux alentours du 8 décembre. Non, ce chouette album ne prétend pas remonter tout le cours tumultueux de la vie de l’ancien premier ministre québécois, alias Ti-Poil pour son peuple. L’histoire se décline en 13 récits tirés de son intimité ou de sa légende. Sous crayons multiples aux talents inégaux, outre sa couette barrant le crâne, un élément graphique revient sans répit : la cigarette, chevillée à la main ou à la bouche, quand elle ne consume pas ses braises ultimes dans un cendrier.

À la guerre ou au micro de Point de mire, durant la Nuit des longs couteaux ou près de Corinne, devant les morts-vivants du camp de Dachau, à travers les rêves et les épreuves du politicien, la voici perpétuée en indécollable accessoire. Idem à la salle de pool, au bar où ses volutes offrent un cadre au dessin, comme en compagnie des chefs d’État qui écrivaient l’histoire à ses côtés. On dirait sa véritable douce moitié. L’industrie du tabac faisait de son vivant des affaires d’or. D’ailleurs, plusieurs de ses interlocuteurs fumaient de concert. Son usage est plus décrié et moins populaire aujourd’hui. Pas d’alcool, pas de tabac, dans le blues du Bon gars. Certains consomment quand même. Ainsi va la vie sur notre planète maganée.

Mais allez donc priver un dessinateur de tirer le portrait à la clope à Lévesque, lui qui l’aura tant inhalée. On n’en est pas là, sauf que… Bédé pour bédé, Morris avait troqué le mégot au bec de Lucky Luke pour une brindille dès le milieu des années 1980. Comme quoi les débats du jour sont nés d’hier. On me dira que Lévesque était un être humain réel et non un cow-boy issu des fantasmes amerloques d’un Belge surdoué. Sevrer post-mortemle fondateur du PQ tiendrait du crime de lèse-majesté. J’abonde en ce sens. Mais bientôt, peut-être, des créateurs effaceront la cigarette de ses lèvres en plaidant le mauvais exemple aux jeunes encore tentés d’en griller une. Tout nous y mène.

Vrai ! Fumer n’est pas bon pour la santé. Et les campagnes de prévention ont porté leurs fruits, surtout les pubs de dents pourries sur les paquets, sans dissuader tous les amateurs de nicotine pour autant. Reste que cette vente demeure légale et que l’État s’engraisse avec des taxes sur des produits décriés, sans se piquer de cohérence. Par contre, des délits relevant carrément du Code criminel, les coups et le meurtre entre autres, sont représentés en art, maintes disciplines confondues. Violence qui tue plus vite que le tabac. Mais laissons les spectacles saigner aussi, sinon ni Shakespeare ni Racine ne seraient plus conviés sur scène. Cibler la cigarette comme repoussoir de service permet de fermer les yeux sur les maux impossibles à censurer sans révisionnisme trop voyant.

Demain, quand des créateurs voudront évoquer la vie du grand politicien québécois disparu, devront-ils vraiment supprimer le bout qui dépasse ? La bédé sur René Lévesque prouve que le réel peut encore respirer sur papier, fût-ce une vapeur nocive témoignant des vilaines habitudes d’un homme admiré. Ailleurs, toutefois…

Bien des artistes et chroniqueurs auront protesté après la récente décision de la Cour du Québec confirmant l’interdiction faite aux comédiens de fumer sur scène, malgré la dépendance de leurs personnages. Trois théâtres de Québec avaient été mis à l’amende après inhalation de cigarettes de sauge sur les planches. Au nom de la Charte des droits et libertés, ces établissements brandissaient le flambeau de l’art libre, avant d’être ainsi déboutés. Mercredi, les membres du Conseil québécois du théâtre adoptaient une résolution condamnant à l’unanimité un jugement aberrant ouvrant la porte aux pires dérives dans la sphère artistique.

Sous tempête médiatique, l’Institut national de santé publique précisait cette semaine vouloir avant tout protéger les artistes, l’équipe technique et le personnel de la production scénique. Hum ! Pour un risque minime et même en allumant des tiges de sauge ? Après tout, comme rituel, nombre de cérémonies autochtones utilisent la fumée de cette plante, en feuilles embrasées ou en bâton d’encens, afin de purifier l’atmosphère d’une scène, sans susciter de mise au ban juridique.

La cigarette, avec ou sans tabac, est un clou facile sur lequel cogner pour la bonne bouche. Son déclin lui donne mauvais genre plus qu’un verre d’alcool, pourtant susceptible d’être perçu par le public comme une invitation à lever le coude. Si, un jour, la sèche s’évanouit des mœurs, faudra-t-il occulter encore davantage le passé, si malmené ces temps-ci, pour lui refaire une apparence de vertu ? Laissez donc l’art témoigner. Bientôt, il sera le seul à vouloir encore s’y risquer.

À voir en vidéo