Bédard empathique

L’historien Éric Bédard figure en bonne place dans la liste de mes essayistes préférés. J’aime son style, qui combine l’élégance avec la limpidité, et sa rigueur intellectuelle. J’aime, aussi, sa polyvalence. Historien savant dans des œuvres comme Les réformistes (Boréal compact, 2012), sur la génération politique canadienne-française de la seconde moitié du XIXe siècle, et Chronique d’une insurrection appréhendée (Septentrion, 2020), sur la place de la jeunesse pendant la crise d’Octobre, Bédard se fait aussi, dans d’autres œuvres lumineuses, penseur de l’histoire et de son écriture, mémorialiste ou vulgarisateur.

Ce dernier volet occupe une place centrale dans son œuvre. Auteur de l’indispensable Histoire du Québec pour les nuls (First, 2012), Bédard récidive, cette saison, dans le genre, avec Le Québec. Tournants d’une histoire nationale (Septentrion, 2021, 156 pages), un recueil de huit de ses interventions à l’excellente émission radio-canadienne Aujourd’hui l’histoire, dédicacé « à la mémoire de Jacques Lacoursière ».

En préface, Jacques Beauchamp, animateur de l’émission jusqu’en juin dernier, souligne la filiation entre Bédard et son regretté dédicataire. « Tous deux brillants communicateurs, écrit-il, ils ont parlé d’histoire avec force et conviction, et leur but a toujours été de transmettre l’amour de l’histoire et la nécessité de s’y intéresser. » Si Lacoursière était le conteur le plus coloré des deux, Bédard remporte la palme du plus élégant de nos vulgarisateurs historiques, à l’oral comme à l’écrit. L’histoire, avec lui, se présente toujours dans un écrin de qualité.

Dans sa préface, Beauchamp propose un second rapprochement qui m’apparaît judicieux quand il note que la vision de l’histoire de Bédard s’inspire beaucoup de celle de François-Xavier Garneau. Dans ce livre, en effet, Bédard rend un hommage senti à son illustre prédécesseur qui a publié Histoire du Canada, une première sur le sujet, en 1845.

Pour Garneau, note Bédard, des institutions politiques, un territoire, une religion et une langue ne suffisent pas à faire un peuple. Il faut aussi « un imaginaire pimenté par les souvenirs des épreuves du passé » afin de rassembler une collectivité et de générer « cette solidarité si précieuse aux grandes avancées collectives ». Garneau, ajoute Bédard, cherche à raconter la réalité sans la romancer, mais « il ne cache pas sa profonde empathie pour son peuple » et souhaite « que ses compatriotes tirent une certaine fierté du chemin parcouru ».

Bédard travaille aussi dans cet esprit. Partisan de l’histoire nationale, il souligne, au passage, à l’intention des décolonialistes qui contestent cette approche, que c’est « également pour défendre l’héritage national que des peuples ont lutté contre le colonialisme ». Empathique à l’égard des hommes et des femmes du passé qui, comme ceux d’aujourd’hui, doivent agir dans un présent brouillé, sans certitude quant à l’avenir, et convaincu que l’histoire peut « montrer qu’une nation favorise parfois le rassemblement de gens qui, quoique différents, communient à quelque chose qui les dépasse », Bédard nous offre donc notre histoire comme un cadeau précieux qui dit le passé pour éclairer le présent.

On découvre, avec lui, que notre aventure nationale « commence par une fête et une entente » entre les Français qui arrivent à Tadoussac en 1603 et les alliés autochtones que sont les Innus, les Algonquins et les Etchemins, représentés par leur porte-parole, le chef innu Anadabijou, un maître d’éloquence, selon Champlain. Anadabijou, en effet, dit alors aux Français qu’ils sont les bienvenus ici s’ils acceptent de se joindre à lui et aux siens dans leur lutte contre les Iroquois.

La France, note Bédard, ne s’installe pas ici « par une guerre de conquête sanglante » à la manière espagnole, mais, comme le soulignait Serge Bouchard, par « une entente cordiale ». La suite ne sera pas toujours aussi réjouissante, mais le bel esprit de la rencontre initiale, qui peut encore nous inspirer, vaut d’être rappelé et médité.

Dans un autre chapitre, Bédard réfute les mythes concernant les Filles du roi. Ces femmes en santé, précise-t-il, souvent orphelines, et dont l’âge médian était de 24 ans, sont venues ici de leur gré, n’étaient pas des « filles de joie » et ne se mariaient pas à la hâte en débarquant du navire.

Plus loin, l’historien, qui ne manque jamais de citer les travaux importants de ses collègues, parle évidemment de la Conquête, trace un bienveillant portrait du chef autonomiste Honoré Mercier, raconte la naissance du nationalisme économique québécois en revenant sur la fondation de HEC Montréal en 1907, et conclut son tour d’horizon avec une brève histoire de la loi 101.

Avec Éric Bédard, on revoit notre histoire avec tendresse, mais sans angélisme. Très instructif et tonifiant.

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