Une question de décence

Au bureau du premier ministre Legault, on a dû avoir des sueurs froides en apprenant que la coroner Géhane Kamel avait été désignée pour enquêter sur le drame des CHSLD.

Son rapport sur la mort de Joyce Echaquan a démontré qu’elle peut en donner plus que ce que le client demande et le refus systématique du gouvernement d’ordonner la tenue d’une enquête publique donne la fâcheuse impression qu’il est prêt à se satisfaire de peu.

Tout au long de la pandémie, le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, nous a habitués à des tournures de phrases énigmatiques, qu’il concluait souvent en disant : « Je ne sais pas si voyez ce que je veux dire ». Manifestement, Me Kamel a elle aussi eu du mal à comprendre.

Dès le mois de février 2020, « il y avait une pensée comme quoi ces milieux allaient être touchés », a-t-il expliqué lors de son interrogatoire, ajoutant que « dans les faits, il y a peut-être eu des enjeux avec la gestion des milieux de soins qui auraient dû être là ».

Une « pensée » ? Il y avait « peut-être » des enjeux ? Compte tenu du manque de préparation évident des CHSLD lorsque la pandémie a éclaté, la coroner n’a pas caché son « malaise ».

Autrement dit, on savait qu’il y avait un sérieux risque et on n’a rien fait. Pire encore, on a aggravé le problème en transférant dans les CHSLD, où la pénurie de personnel était connue depuis longtemps, plus de 1200 personnes âgées qui se trouvaient dans les hôpitaux.

Alors que la planète entière a été prise au dépourvu par l’ampleur de la pandémie, le Québec ne pouvait évidemment pas y échapper, mais les dégâts auraient certainement pu être limités.

La première question demeure celle du temps de réaction. Puisque le Dr Arruda a confirmé que les CHSLD constituaient déjà un objet d’inquiétude en février 2020, on s’étonne encore plus qu’il ait décidé de séjourner au Maroc pendant dix jours et n’ait alerté le premier ministre que le 9 mars.

C’est seulement le 13 avril, soit trois jours après la découverte des horreurs de la Résidence Herron, qu’un comité visant à coordonner la lutte contre le virus dans les CHSLD a été créé. Même à ce moment-là, le président de l’Association des médecins gériatres du Québec, le Dr Serge Brazeau, a déploré le « manque d’enthousiasme » de certains membres du comité. « Alors qu’il y avait urgence d’agir, je trouvais qu’il y avait beaucoup de lenteur dans nos travaux et beaucoup de rectitude », a-t-il expliqué à la coroner.

Me Kamel, qui désirait prendre connaissance des rapports d’inspection des CHSLD durant la première vague, s’est fait répondre par la sous-ministre adjointe à la direction générale des aînés et des proches aidants, Natalie Rosebush, qu’ils n’avaient pas été conservés. Cela aussi est troublant.

Il est très malheureux que des raisons médicales empêchent la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, de témoigner. Un jour ou l’autre, il faudra pourtant remonter la chaîne de commandement.

Pendant des mois, Jean Charest avait fait la sourde oreille malgré les voix qui s’élevaient de toutes parts pour réclamer la tenue d’une enquête sur la corruption dans l’industrie de la construction et sur ses liens avec le financement des partis politiques.

Quand la pression est devenue trop forte et qu’il a dû se résigner à créer la commission Charbonneau, à l’automne 2011, il pouvait cependant avoir l’assurance que les témoins clés ne témoigneraient pas avant qu’il ait eu le temps de déclencher une élection générale. Le rapport final n’a été remis qu’en novembre 2015, après que les libéraux ont repris le pouvoir perdu en 2012.

Depuis le début, M. Legault plaide qu’une enquête publique sur la gestion de la pandémie n’est pas nécessaire, puisqu’elle aura été abondamment étudiée, que les problèmes auront été identifiés et qu’on aura fait les correctifs nécessaires. C’est sans doute ce qu’il répétera quand Me Kamel remettra son rapport. Pourtant, son enquête démontre plutôt qu’on en apprend un peu plus à chaque fois.

À ce stade-ci, il n’y a pas le moindre risque qu’une enquête publique handicape les chances de réélection de la CAQ en octobre prochain. D’ailleurs, à la différence du gouvernement Charest, personne ne doute que celui de M. Legault et que le premier ministre lui-même aient été animés des meilleures intentions.

Les succès rencontrés par la suite ne peuvent pas effacer les échecs de la première vague. On doit à ceux dont la mort aurait pu être évitée et à leurs proches d’en faire l’autopsie complète. Cela devient presque une question de décence.

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