La fosse d’un humoriste

Pour sûr, il y a un côté voyeur à vouloir pénétrer l’intimité des autres, surtout s’ils habitent la planète de la célébrité. Des détails navrants ou truculents sur leur intimité débordent des magazines à potins pour envahir tout l’espace médiatique, en signe des temps. Les gens effleurent la psyché des vedettes à défaut de pouvoir en toucher les racines. Mais comment saisir l’ampleur d’une dépression nerveuse ? Celle du comédien humoriste Serge Thériault apparaît si profonde. Six ans sans mettre le nez hors de chez lui. Il prend du mieux, nous dit-on, tout en refusant la plupart des contacts humains. Quel fut l’élément déclencheur de pareil repli ? Pourquoi ce comédien populaire est-il tombé dans un trou noir ? La célébrité et le devoir de représentation constante sont-ils des poids si lourds que l’inconscient peut préférer une grotte d’ombre aux éclats aveuglants des néons ?

De cela, on ne saura rien dans le documentaire Dehors Serge dehors de Martin Fournier et Pier-Luc Latulippe, qui fait tant causer ces temps-ci. Parce que Thériault y apparaît fort peu, silhouette furtive étendue ou en timide reprise des gestes élémentaires de la vie. La rencontre se fait surtout en creux, à travers les témoignages de ses proches. Ainsi son épouse, Anna, à bout de souffle, sa fille, Melina, plus mutique, et son voisin du dessous, Robert, interlocuteur privilégié de l’acteur prostré. De toute évidence, le grand dépressif préfère la simplicité de cet homme de cœur aux complications de ses pairs.

Le public aime Serge Thériault, les médias aussi ; une onde d’affection susceptible de faire sortir de terre tous les zombies. Du moins, chacun voudrait bien le croire. D’où l’intérêt immense pour ce film, à l’affiche dès vendredi sur plusieurs écrans du Québec. L’imparable Moman de La petite vie, à la folle drôlerie parodique, n’aurait pu s’effacer du décor sans susciter une vague d’inquiétude. Le poignant garagiste du merveilleux Gaz bar blues de Louis Bélanger non plus. Ni le Ding auprès du Dong de son duo avec Claude Meunier. Ni le Paul entre les Paul, trio dont l’humour absurde brillait déjà au milieu des années 1970. Ni l’un des populaires boys. Longue fut la route de son peuple aux côtés de ce doux rieur au bleu regard sensible déroutant la ligne des gags. Où se terrait-il donc depuis sa retraite des feux de la rampe ? Enroulé en lui-même comme un boa.

J’ai assisté à la première publique de Dehors Serge dehors, bondée de monde, aux RIDM, en présence de l’équipe du film, de la famille et des aidants naturels. Les personnages, sauf le grand absent, paraissaient sortir de l’écran pour ajouter sur scène de nouvelles charges d’émotion au drame humain, à coups de pleurs, de déclarations d’amour, même de rires.

Les deux cinéastes, à travers leur documentaire Manoir, dans un motel de fin du monde en bordure d’une autoroute, nous avaient éblouis en 2016 avec les portraits de ces gens différents et attachants, laissés-pour-compte des hôpitaux, bientôt expulsés de leur repaire branlant.

Ce regard sur la réclusion de Serge Thériault s’inscrit dans le droit fil de leurs témoignages sur la maladie mentale, sauf qu’ici les images, souvent sombres, épousant la claustrophobie du thème, montrent à peine l’éléphant dans la pièce : LUI. Et une caméra ne se pose pas sur la vie des gens autour sans en modifier le cours. Sans ce projet électrochoc, le voisin Robert aurait-il pu se lier autant au comédien ? Avec la famille, les réalisateurs aidèrent à tisser étroitement des cordes pour tirer celui qui perdait pied. Juste cause, issue pourtant d’un pur malaise, accentué dans la bande-annonce et le début du film. Jusqu’à quel point Serge Thériault voulait-il offrir en spectacle sa détresse intime ? L’idée n’émanait pas de lui, mais il se sera visiblement pris au jeu dans cette émouvante et troublante partie de cache-cache.

Je me suis laissé fasciner par Jolande, l’épouse de Robert, femme avare de mots, qui regarde son mari du coin de l’œil, se demandant sans doute si les ficelles sont tirées par d’autres et si son mari a besoin de capter l’éclat d’une étoile blessée pour se sentir vivant à son tour. Toutes ces zones d’ombre… Les documentaires saisissent des réalités en détournant leurs cours. Devant la caméra, chacun adapte son discours ou ses silences à l’œil scrutateur. Au cours des années 1960, nos cinéastes du direct jonglaient déjà avec ces codes équivoques avec une grande maîtrise. Une vérité percée et dérobée. Reste que les accents poignants de l’impuissance, de l’espoir et du chagrin résonnent en nous dans Dehors Serge dehors.

Avec ce film à la gloire des aidants naturels si longtemps ignorés, on songe aussi à Chloé Sainte-Marie qui a fait du soutien aux anges gardiens le combat de sa vie. Car les artistes sont parfois des ambassadeurs de lumière, comme ici.

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