Voir « clair »

Avez-vous le teint pâle, clair, moyen ou foncé ? On apprend cette semaine que, selon les Services correctionnels du Québec (SCQ), la question est une manière tout à fait utile de classifier les personnes ayant été incarcérées dans la province. L’information a été rendue publique dans une note de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), grâce à une demande d’accès à l’information.

La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a défendu la pratique à la suite de la publication de l’étude. Elle aurait déclaré au Soleil ne déceler aucun signe de racisme dans la pratique et assuré que ce ne sont que des informations collectées et utilisées à l’interne, avec d’autres caractéristiques physiques, « pour des situations très particulières où l’on doit absolument identifier quelqu’un, exemple une évasion ou un risque d’évasion ».

Prenons la ministre au pied de la lettre. Il pourrait aussi être utile, selon cette logique, de classifier aussi la texture des cheveux des prisonniers sur une échelle similaire à quatre niveaux : les cheveux droits, les ondulés, les bouclés et les crépus. On pourrait même créer une échelle pour les nez, d’aquilin à camus. Et si l’État collectait les tailles de soutien-gorge des prisonnières pour mieux les distinguer de profil, en cas d’évasion ou de risque d’évasion ?

La pratique des SCQ est absurde, mais pas seulement ça : on a aussi affaire à de l’obscurantisme. Il est en effet important d’avoir des données démographiques précises sur les personnes judiciarisées au Québec pour savoir sur quelles parties de la population les effets du système pénal sont les plus importants. Lorsque Statistique Canada collecte des données sur différentes « minorités visibles », il ne s’agit pas de mesurer des caractéristiques biologiques comme le teint, mais bien de comprendre des identités et des différences sociales. Les données du recensement nous montrent où se concentrent la pauvreté et la richesse dans le pays, par exemple, et comment la discrimination influence les inégalités.

Il serait pertinent de savoir quelles communautés racisées sont les plus ciblées par la justice criminelle au Québec. Mais parce que les SCQ ont inventé leur propre système plutôt que de suivre le recensement, on ne peut qu’en arriver à des approximations. Il y a 13 % de minorités visibles au Québec et 33 % de « moyens » et de « foncés » parmi les personnes ayant été incarcérées au Québec, selon l’étude de l’IRIS. Si les deux catégories étaient équivalentes, on pourrait calculer que les minorités visibles sont 2,6 fois plus représentées dans nos prisons. Mais puisqu’il y a très certainement des minorités catégorisées comme « claires », on a là affaire à une grossière sous-estimation de la réalité. On sait donc que la justice criminelle cible disproportionnellement les minorités au Québec, mais pas à quel point, ni précisément lesquelles. Hourra pour la pseudoscience sociale !

Quelle différence cette imprécision fait-elle ? On le voit en se penchant sur les chiffres plus justes rendus publics sur les personnes autochtones, lesquelles font l’objet d’un recensement statistique à part. Toujours selon l’étude de l’IRIS, on voit que les personnes autochtones constituent 6,6 % des admissions en services correctionnels alors qu’elles ne forment que 2,3 % de la population. Elles sont donc 2,9 fois plus représentées parmi les personnes judiciarisées, une donnée qui permet de contextualiser tous les témoignages sur les relations difficiles entre les policiers et les communautés autochtones collectés lors de la commission Viens, par exemple.

Avec les données précises par communauté, on peut aussi voir que 40,5 % de tous les Autochtones judiciarisés sont des Inuits. Il semble donc y avoir un problème particulièrement criant dans les rapports entre les communautés inuites et le système de justice criminelle. La surreprésentation vient-elle de pratiques policières particulièrement agressives dans le Nunavik ? La judiciarisation accrue des personnes en situation d’itinérance à Montréal a-t-elle eu un impact majeur sur cette donnée ? Il faudrait fouiller, poser plus de questions. Avec cette statistique effarante, il y a matière à s’inquiéter, voire à enquêter.

De même, l’étude montre que le système pénal punit disproportionnellement les personnes déjà précaires. Ainsi, 85 % des nouveaux admis aux SCQ sont peu scolarisés (niveau primaire ou secondaire seulement). De plus, 50 % des hommes et 68,5 % des femmes nouvellement judiciarisés en 2019-2020 tiraient leurs revenus de l’assistance sociale, alors que seulement 5 % de la population générale en bénéficie. Ces chiffres, qui ne sont pas nouveaux, devraient nous inciter à réfléchir de toute urgence aux conséquences de la concentration de la surveillance policière auprès des pauvres.

Les statistiques nous permettent aussi de comprendre l’effet réel de la discrimination à l’emploi selon le casier judiciaire sur la capacité des anciens détenus à se réinsérer avec succès en société après leur incarcération. Les taux de récidive étant nettement plus élevés chez les personnes judiciarisées qui n’arrivent pas à se retrouver un emploi, on peut se demander si les préjugés des employeurs envers les personnes qui ont un casier ne constituent pas carrément un problème pour la sécurité publique. Surtout que 85 % des condamnations au Québec ne visent pas des « infractions contre la personne » : l’association automatique entre personne criminalisée et personne « violente », qui subsiste dans l’imaginaire, ne passe donc pas l’épreuve des faits.

Ah, les faits ! Lorsqu’on les collecte de manière sensée, comme la réalité sociale nous apparaît plus « claire » ! Vous m’excuserez pour le mauvais jeu de mots.

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