Justice pour les femmes toxiques

C’est un mouvement qui, pour l’instant, n’a pas obtenu de mot-dièse. Pas de #balancetonporc ou de #MoiAussi. Mais cela ne saurait tarder, car le nombre de cas suffit à faire tendance. Notre gouverneure générale, Julie Payette, dut quitter ses fonctions après qu’une enquête interne a révélé qu’une centaine de témoignages faisaient état du « climat de terreur » que l’ex-astronaute faisait régner à Rideau Hall. Marie-Ève Proulx dut renoncer à son poste de ministre de la CAQ après que dix de ses employés ont claqué la porte, pour cause de « gestion toxique » du personnel. La députée Marie Montpetit fut exclue du caucus libéral après que sa cheffe a été mise au courant de plaintes de harcèlement qui, a dit Mme Anglade, ne lui donnaient d’autre choix que de larguer celle qui était son amie. Pascale Nadeau, la brillante animatrice au visage d’ange, disparut de nos écrans à la suite de plaintes sur un comportement apparemment trop brusque, particulièrement envers ses jeunes collaborateurs.

Mmes Payette, Montpetit et Nadeau affirment n’avoir rien à se reprocher et crient à l’injustice. Marie-Ève Proulx admet avoir « des torts, mais pas tous les torts ». Au moins, Mmes Proulx et Payette ont pu donner leur version des faits pendant l’enquête interne (Payette) ou une médiation (Proulx). Mais Marie Montpetit et Pascale Nadeau auraient été déchues sans jamais pouvoir connaître la nature des allégations. Pour Mme Montpetit, aucun processus légal ou parajuridique n’est en cours. Mme Anglade l’a éconduite sans même lui permettre de donner, en privé, sa version des faits.

Il y a là un problème majeur de justice naturelle, une iniquité procédurale qui ne peut être tolérée. La protection de la confidentialité du plaignant ne peut justifier l’incapacité de l’accusée à se défendre. À l’heure actuelle, les criminels et les agresseurs sexuels voient leurs droits mieux protégés par la procédure que les personnes soupçonnées de harcèlement psychologique au travail. Puisque ces causes deviendront, c’est l’évidence, de plus en plus nombreuses, un coup de barre majeur s’impose et doit venir du législateur.

Une injustice historique

Je veux cependant attirer l’attention sur une injustice plus grande encore. Depuis des millénaires, des hommes de pouvoir ont pu déployer leur intransigeance, leur arbitraire, leur mauvais caractère sans coup férir. Engueulades, colères, coups et blessures, renvois injustifiés, discriminations caractérisées, sans parler bien sûr de l’exploitation sexuelle imposée aux subalternes, y compris dans l’Église. J’ai été informé, de mon vivant, que le lancer du cendrier était encore pratiqué par au moins un patron de presse.

Bref, les hommes toxiques ont eu des millénaires pour sévir. Pourquoi faut-il qu’au moment même où des femmes accèdent à des postes de pouvoir, on leur interdise ces coups de sang ? Je ne dis pas que ces comportements sont, ou ont déjà été, acceptables. Je ne fais que constater une inégalité de traitement. On peut arguer que la montée d’une juste intolérance envers ces climats de travail est justement consubstantielle à une féminisation du pouvoir, donc à une façon d’être apaisée, moins assaisonnée de testostérone. Je suis prêt à admettre que, à nombre égal, la proportion de patronnes toxiques est plus faible que celle des patrons toxiques. N’empêche. Ceux-ci ont eu leur moment d’impunité. Celles-là, non.

Rétrospectivement, on en est réduits à ne pouvoir compter que sur les doigts d’une main les femmes toxiques qui ont eu droit à l’impunité. Dans l’ère moderne, Margaret Thatcher, première ministre de 1979 à 1990, imposait son autorité à ses ministres (tous des mâles) en les engueulant sans retenue. Résister à une de ses tirades était une marque de bravoure. François Mitterrand disait d’elle qu’elle avait « les yeux de Staline, la voix de Marilyn Monroe ». Une blague de l’époque résume l’ambiance : préparant le repas qui serait servi à une rencontre de cabinet, Mme Thatcher affirme vouloir du steak. « Et pour les légumes ? » demande le chef cuisinier. « Les ministres, répond-elle, mangeront aussi du steak. »

Les colères d’Indira Ghandi, première ministre de l’Inde de 1980 à 1984, étaient également célèbres. Dirigeant elle aussi d’une main de fer un Conseil des ministres masculin, on la considérait comme « le seul homme » du groupe.

Mais on ne trouve aucune trace de comportement toxique chez Golda Meir, première ministre d’Israël de 1969 à 1974. Ni chez Benazir Bhutto, présidente du Pakistan de 1993 à 1996. Corrompue, oui. Colérique, non. Michelle Bachelet, au Chili, et Angela Merkel, en Allemagne : la placidité faite femmes. Et je puis témoigner de l’infinie patience de Pauline Marois.

Tout cela pour dire que, côté règne de terreur, les femmes de pouvoir n’ont nullement abusé de leur position au cours des âges. Maintenant que leur nombre s’accroît de façon exponentielle, il eût été normal qu’on observe un rattrapage. Mais les irascibles n’auront pas cette possibilité.

Il eût fallu découpler dans le temps la généralisation de la prise de pouvoir par les femmes, d’une part, et la pacification des rapports de travail, de l’autre. Un écart d’un siècle ou deux, il me semble, aurait été un minimum. Je sais, il n’y a pas de remède à cette injustice historique. Mais il fallait que ce soit dit. C’est fait.

jflisee@ledevoir.com ; blogue: https://jflisee.org

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