L’aimant culturel du français

Certes, la langue des affaires à Montréal est trop souvent celle du gros voisin yankee. Mais s’il est un domaine où les anglophones et les nouveaux venus maîtrisent le français davantage qu’ailleurs, c’est bien celui des arts. On a moins d’excuses à les perdre dans ces allées-là. Car une aura culturelle francophone nimbe toujours la métropole. Difficile d’imaginer un orchestre, un chœur, une équipe de cinéma repliés sur l’anglais pur et dur aujourd’hui, sans suffoquer dans une cour de quartier. Hélas ! Le franglais participe à la grande cacophonie métropolitaine créatrice et ses dissonances nous écorchent l’oreille comme une craie sur un tableau, mais le fait français vacille sans tomber.

Il est vrai que le bilinguisme des jeunes francophones en incite à retourner leur veste. Le fol espoir de conquête planétaire du Web ou de percée du marché américain est là qui scintille. Pourtant, sur l’île, des courants se rejoignent comme dans un fleuve.

L’industrie culturelle, principalement érigée autour d’un rempart linguistique offrant au Québec sa voix distincte, pousse les créateurs et les interprètes de tout poil à venir encore se chauffer au foyer francophone. Parler un meilleur français aiderait à diffuser plus loin son rayon. On ne veut pas faire peser un fardeau de responsabilité sur les artistes, mais leurs voix portent. Si eux n’aiment pas leur langue, qui le fera ?

Trop facile d’associer tous les anglophones à un même repli linguistique hargneux, quand tant de leurs créateurs restent attirés par la vitalité de la culture francophone. Écouter parler de jeunes musiciens aux accents divers, c’est sentir la persistance d’un certain français ou d’un français certain. Même sur les plateaux des films anglophones, les éclats de voix de plusieurs techniciens québécois animent le fond sonore. Ce brasse-camarade culturel n’est pas qu’une menace pour la majorité des Québécois. Il féconde les artistes et leurs publics respectifs depuis belle lurette.

Avec ses racines mi-francophones, mi-irlandaises, nourrie de reels et de folklore français, Mary Travers, dite La Bolduc, aura jadis révolutionné chez nous la chanson populaire. Le Centre Segal et le Théâtre Centaur, au public anglophone, adaptent plusieurs spectacles d’auteurs pure laine francos, qui rayonnent autrement. Ce brassage d’influences sert tout le monde. Si faute de croire nous-mêmes aux subtilités du français, celui-ci cesse d’être un aimant culturel pour les créateurs et les intellectuels d’autres horizons linguistiques, on glissera vers le néant, car ce vivier est son âme vive.

Dear Martin Duckworth

À l’Office national du film, au départ dominé par les anglophones, des rapprochements auront produit des perles. En 1964 à Montréal, la division de ses programmes en deux aires linguistiques avait permis l’essor de jeunes cinéastes issus de nos rangs. Les Perrault, Groulx, Jutra, Brault, Carle, Arcand et compagnie propulsaient le cinéma direct vers des sommets. Anglos et francos de la boîte s’y associaient à l’occasion, certains davantage que d’autres et pour le meilleur.

Cette trajectoire-là me revenait en tête devant le documentaire DearAudrey de Jeremiah Hayes sur le cinéaste Martin Duckworth, projeté aux RIDM le 19 novembre avant de prendre l’affiche en mai. Ce film, vraiment touchant, dépeint surtout l’octogénaire en homme de famille, aux côtés de son épouse Audrey Schirmer atteinte de la maladie d’Alzheimer, morte depuis. Des extraits de ses œuvres et des documents d’archives ponctuent ce portrait d’un humain magnifique, Montréalais anglophone aux yeux ouverts sur les luttes des autres et sur leurs fragilités.

Je pensais à l’engagement de ce grand cinéaste et directeur photo, lauréat du prix Albert-Tessier 2015, comme à sa parfaite maîtrise du français. Duckworth rappelait ailleurs avoir connu l’âge d’or de l’ONF auprès des pionniers du direct : la technique de la caméra à l’épaule avec Jean-Claude Labrecque, la liberté du montage chez Gilles Groulx, l’envie de filmer le combat des activistes sous l’influence de Fernand Dansereau, l’humour comme approche des gens au contact d’Arthur Lamothe. Avec Magnus Isacsson, le réalisateur de La bataille de Rabaska a tourné partout et ici, explorant l’héritage de Louis Riel dans le Manitoba contemporain, sautant mille clôtures.

Montréal aura profité des ponts tendus entre les artistes éclairés des deux solitudes. Le milieu culturel est plus poreux que le monde des affaires, plus souple, nourri d’échos sonores. Que le français garde son attrait pour tous les baladins attirés par la singularité de cette métropole ! Vrai vœu de survivance, car il perd du terrain là aussi. On peut encore maintenir sa flamme au cœur de ces intra zones sensibles de la création, mais il faudra apprendre nous-mêmes à mieux la faire brûler.

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