Votez poésie!

On n’a pas fini d’en parler, de ce français-là. Surtout quand certains refusent de l’apprendre à Montréal. Venant de Michael Rousseau, le patron d’Air Canada, à la mère et à l’épouse francophones, flanqué d’un patronyme fleurant les racines de nos terroirs, la résistance à proférer quelques phrases en cet idiome suspect semblait née d’un blocage vertigineux. Depuis l’enfance, encouragé sans doute à adopter la langue des affaires et du vainqueur, il avait dit : « No thanks ! » Et ses revirements de la 25e heure, après l’ouragan déchaîné par ses propos, sentent la panique à bord. On le sait bien qu’il est possible de vivre à Montréal sans parler français, mais ne pas avoir ménagé les sensibilités francophones était d’un malotru…

Alors on pense à elle, cette langue préservée sur ce sol d’Amérique, si protégée, si malmenée. Celle que les médias sociaux, les vox pop des journaux télévisés comme bien des politiciens écorchent à qui mieux mieux. Celle que l’école ne parvient pas à transmettre à ses enfants sans fautes en cascades. Celle qui a pris froid durant le confinement quand tout le monde se branchait sur Netflix.

Oui, celle-là, défendue à coups d’éperons sur nos chevaux dressés. Pour ses beaux yeux, on chante Mommy et Le tour de l’île, des trémolos dans la voix, le soir au coin du feu.

Cette langue, on la veut distincte du français de France (pétri d’anglicismes aussi, mais moins tordu dans sa syntaxe). On devrait s’arc-bouter entre francophones contre l’anglicisation à tous vents, mais préférons rester dans notre cour pour le meilleur et pour le pire. L’accent du cru nous tient à cœur, et tant mieux ! Si bien qu’en regardant Aline, le film de Valérie Lemercier tiré du parcours de Céline Dion, chacun dresse l’oreille pour saisir la moindre intonation parisienne de l’actrice française — il y en a plusieurs — en s’en sentant un brin choqué même si elle fait son possible. Non, mais… Lemercier incarne une diva québécoise après tout !

Reste qu’on l’aime bien mal, ce français-là, et on lui fait mauvaise publicité. Brandissant la loi 101 en bouclier et le projet de loi 96 en étendard. Mais pas question de se percevoir comme une des causes de son déclin ! Que les étrangers à la tribu portent l’odieux de la débandade ! Pourtant, la langue chez nous, c’est comme la cause écologique partout : si chaque citoyen n’y met pas du sien, on fonce collectivement dans le mur. Et peut-être nos dirigeants devraient-ils moins couvrir de leur aile les Québécois que les responsabiliser davantage. Seul l’électrochoc peut réveiller un peuple.

Michael Rousseau est un vilain, mais un vilain commode. Sur lui s’écrasent les tomates de la mauvaise conscience collective. Car 60 ans après la Révolution tranquille, il n’est pas normal de compter pareil taux d’analphabétisme dans nos rangs. Pas normal que tant de nos concitoyens, plus ou moins honteux de leur « parlure », ne lisent pas ni ne remplacent les termes anglais par des équivalents francophones. Pas plus qu’ils ne cherchent à connaître des vocables nouveaux, juste pour le plaisir de se les mettre en bouche.

Par exemple, pattemouille (un linge humide utilisé dans le repassage). Ce mot-là, je l’ai puisé dans Chez les deux pieds sans plumes, de Pierre Morency, recueil d’aphorismes et d’envolées lyrico-humoristiques publié chez Boréal. Un bel objet agrémenté des dessins de l’auteur, qui évoquent parfois des calligraphies japonaises. Ou des ombres d’enfants perdus. Ou des voiliers de bernaches aux mouvements à peine esquissés.

Le poète de L’œil américain, capable de communiquer avec tant d’oiseaux et de végétaux, s’est penché ici sur les êtres humains privés de plumes : ceux qui ne savent pas voler, même si l’esprit peut y parvenir. Ceux qui ont décollé du sol après maintes tentatives avortées.

Et si la poésie était la meilleure école pour apprendre à aimer sa langue et à en jouer comme d’un violon… Les jeunes la saisissent d’emblée, en refus des phrases alambiquées, frappés par des mots qui font image. Pourquoi pas les adultes ? Ainsi, j’ai savouré les profils éclair de bipèdes croisés au long de la route de Morency. Tenez, celui-ci : « Les gens qui par centaines, par milliers, par millions, et ce n’est pas bon signe, se montrent imperturbablement insensibles à toute espèce de poésie. »

Ou celui-là : « Les gens qui, très tôt, ont entrepris le formidable travail de voir clair. » Et cet autre, au large spectre : « Les gens rares et les gens répandus. »

En écho, me revenaient en mémoire ces vers d’Apollinaire : « Je connais gens de toutes sortes / Ils n’égalent pas leurs destins / Indécis comme feuilles mortes / Leurs yeux sont des feux mal éteints / Leurs cœurs bougent comme leurs portes. » En espérant qu’un jour, sur nos rives, on choisisse de voter pour la poésie.

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